Lorsque Pierre apprit de Jésus la manière dont il mourrait, la nouvelle dut susciter en lui des émotions contradictoires.
D'un côté, il y avait un sentiment d'honneur.
Suivre la voie de son maître, même jusqu'à la mort, signifiait que sa vie serait consacrée à une grande mission. Cela signifiait que sa foi ne resterait pas de vains mots, mais deviendrait un acte.
Mais de l'autre côté, une sombre réalité l'envahissait.
Le martyre n'a rien de noble dans la souffrance.
Il signifie douleur, humiliation et perte de liberté. Il signifie être livré aux mains de l'ennemi et ne pouvoir s'échapper.
L'esprit cherche naturellement à concilier ces deux réalités.
Une façon de supporter l'épreuve est de savoir que d'autres la partageront. La souffrance partagée est plus facile à endurer que la souffrance solitaire. C'est précisément pour cette raison que les soldats marchent ensemble au combat. Si tous doivent traverser la même épreuve, le fardeau paraît plus léger.
Mais si un seul doit souffrir tandis qu'un autre est épargné, l'esprit se met aussitôt à comparer.
Pierre se retourne alors et s'enquiert du disciple bien-aimé.
« Seigneur, et cet homme ? »
Cette question n'est pas de la curiosité.
C'est la réaction humaine naturelle face à un destin inégal.
Si Pierre doit emprunter le chemin du martyre, plusieurs pensées surgiront aussitôt :
- Les autres suivront-ils le même chemin ?
- Sinon, mon sacrifice me rendra-t-il au moins plus grand ?
- Si aucune de ces affirmations n'est vraie, alors pourquoi s'engager sur cette voie ?
Ces questions relèvent du raisonnement humain ordinaire.
Mais la réponse de Jésus interrompt complètement ce raisonnement.
L'élément décisif du déplacement
Le déplacement modifie toute la structure du problème.
Dans la conception ordinaire du martyre, le martyr souffre énormément mais est ensuite récompensé. La souffrance demeure une partie intégrante de l'histoire. Elle devient le fondement même de l'honneur et du souvenir.
Le martyr peut toujours dire : J'ai enduré cela.
Le déplacement détruit tout ce fondement.
Lors d'une relocalisation, la douloureuse succession d'événements n'appartient qu'au chemin historique temporaire qui a mené à la réalité restaurée. Une fois la restauration accomplie, cette chaîne d'événements douloureux ne définit plus l'état actuel de la personne.
La meilleure comparaison est très courante.
Quand on sait qu'on doit aller chez le dentiste, on s'attend à une gêne, voire à de la douleur. Mais on l'accepte car on sait qu'après, le problème sera résolu et la douleur s'estompera rapidement.
Cela ressemble à la conception traditionnelle de la souffrance suivie d'une récompense.
La relocalisation va plus loin.
C'est comme si l'on allait chez le dentiste et que l'on découvrait ensuite que la dent n'avait jamais été malade. Le rendez-vous entier disparaît de la réalité finale. Le problème qui justifiait la souffrance n'existe plus.
Dans ce cas, la souffrance perd sa signification ultime.
L'exemple de Jésus lui-même
La résurrection de Jésus illustre ce principe.
Le Christ ressuscité ne porte aucune trace de traumatisme. Il n'y a ni amertume, ni humiliation persistante, ni ombre psychologique de la crucifixion.
Il ne parle pas comme quelqu'un qui porte encore le poids de cette souffrance.
La crucifixion fait partie du chemin qui a mené à la résurrection, mais elle ne définit pas son état actuel.
Si le passage à l'autre s'opère de cette manière, alors les différences apparentes entre les disciples perdent leur importance.
Pourquoi la comparaison de Pierre échoue
Une fois la notion de relocalisation prise en compte, deux choses deviennent évidentes.
Premièrement, les expériences douloureuses elles-mêmes ne demeureront pas gravées dans la mémoire de la personne. La souffrance ne s'attache pas de façon permanente à son existence.
Deuxièmement, le martyre ne confère pas un statut supérieur.
Si les événements douloureux sont effacés de la réalité finale, il n'y a aucun fondement objectif pour se vanter. Nul ne peut prétendre à une distinction durable fondée sur ce qui s'est produit sur le chemin éphémère de l'histoire.
Ainsi, Pierre et le disciple bien-aimé se trouveront dans la même condition finale, quelles que soient leurs trajectoires terrestres.
La comparaison s'effondre.
La liberté derrière les paroles de Jésus
Voici le sens profond de la déclaration de Jésus :
« Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je revienne, qu'est-ce que cela te fait ?»
Dans la logique de la relocalisation, Jésus peut assigner des chemins terrestres complètement différents à différents disciples sans créer d'inégalité durable entre eux.
L'un peut mourir jeune.
L'autre peut vivre longtemps.
L'un peut beaucoup souffrir.
L'autre peut éviter de telles souffrances.
Mais si la réalité finale restaurée efface le pouvoir contraignant de ces événements, le résultat ultime est le même.
C'est pourquoi Jésus peut parler en toute liberté :
« Si je veux… »
Car quel que soit le chemin qu'il choisisse, il ne peut, en fin de compte, nuire au disciple.
Le retour au commandement essentiel
Une fois la comparaison disparue, une seule instruction demeure significative.
Ni comparaison, ni calcul, ni mesure du sacrifice.
Seulement le commandement originel :
« Suivez-moi. »
Le chemin tracé par l'histoire peut différer d'un disciple à l'autre.
Mais si le changement de lieu détermine l'état final, alors ces différences ne sont que des aléas du voyage, et non la destination.
Dès lors, la question posée par Pierre, aussi naturelle fût-elle, perd toute importance.
Ce qui compte, ce n'est pas la comparaison des chemins.
Ce qui compte, c'est simplement de suivre.