Peu de passages du Nouveau Testament sont plus troublants – et plus mal compris – que les paroles rapportées dans l’Évangile de Jean :
« Il disait cela pour montrer par quelle mort il glorifierait Dieu.» (Jean 21,19)
À première vue, le sens semble simple. Saint Pierre mourra en martyr, et d’une manière ou d’une autre, cette mort glorifiera Dieu. Pourtant, cette simplicité est trompeuse. Car si l’on s’arrête un instant, une difficulté profonde surgit :
Où est la gloire dans le martyre ?
Est-ce dans la brutalité ?
Est-ce dans la souffrance ?
Est-ce dans le spectacle d’un juste mis à mort ?
Aucun de ces éléments ne peut raisonnablement être considéré comme une gloire pour Dieu. La violence ne glorifie pas Dieu. La douleur ne glorifie pas Dieu. Même l’endurance de la souffrance, bien qu’admirable, ne peut être le fondement ultime de la gloire divine, car cela ferait reposer le poids de la glorification sur l’homme plutôt que sur Dieu.
Si le martyre glorifie Dieu, c'est nécessairement par l'action de Dieu, et non par les souffrances infligées au martyr.
Cet essai propose que la véritable réponse réside dans un principe négligé mais fondamental : la Relocalisation du martyr par Dieu. C'est uniquement dans ce cadre que l'affirmation de Jean 21,19 acquiert cohérence, logique et mérite le Dieu qu'elle prétend glorifier.
L'insuffisance de la conception traditionnelle
L'interprétation dominante affirme que le martyre glorifie Dieu parce que le martyr demeure fidèle jusqu'à la mort. Le courage, la constance et le refus de renier Dieu du martyr sont considérés comme la source de la gloire.
Mais cette explication est fondamentalement insuffisante.
Premièrement, elle déplace subtilement le centre de la gloire de Dieu vers l'homme. Le martyr devient le point focal. Sa force, sa détermination, sa foi : voilà ce qui justifie la glorification. Dieu devient, au mieux, celui qui reçoit l'honneur indirectement par l'action humaine.
Deuxièmement, elle laisse la souffrance intacte, comme composante significative, voire nécessaire, du dessein divin. La douleur du martyr n'est pas abolie ; elle est sublimée. Elle s'intègre au récit sacré. Or, cela soulève une question incontournable :
Ce que Dieu, en fin de compte, permet de considérer comme réel – à savoir la souffrance et la destruction des justes – peut-il être qualifié de gloire ?
Si la souffrance persiste, alors le mal conserve un appui dans la réalité. Il n'est pas vaincu ; il est simplement reformulé.
Un tel cadre de pensée diminue la souveraineté absolue de Dieu. Il suggère que Dieu peut faire jaillir le bien du mal, mais non qu'il peut abolir le mal entièrement.
Le Principe de Relocalisation
Le concept de Relocalisation introduit une compréhension radicalement différente.
Selon ce principe :
- L'événement du martyre se produit réellement. Il est vécu par le martyr. Il est témoigné par d'autres. Il entre dans l'histoire.
- L'événement est consigné et commémoré. Les témoins oculaires en conservent le souvenir. L'événement est inscrit dans les Livres. Il devient un témoignage.
- Dieu intervient alors. Le martyr est déplacé dans une réalité – une ligne temporelle – où le martyre n'a jamais eu lieu.
Cela ne nie pas l'événement. Au contraire, cela affirme sa réalité. Mais cela affirme quelque chose de bien plus important :
Ce qui était réel ne le reste pas.
Le martyr est véritablement mort – mais il existe désormais dans un état où cette mort n'a jamais eu lieu.
Les trois niveaux de réalité
Pour comprendre cela, il faut distinguer trois niveaux :
1. Le niveau de l'occurrence
Le martyr souffre et meurt. C'est réel, immédiat, indéniable.
2. Le niveau de l'action divine
Dieu intervient et déplace le martyr. L'événement est soustrait à sa réalité présente.
3. Le niveau du témoignage
L'événement demeure dans la mémoire et sous forme écrite. Il est connu, proclamé et lu.
Ainsi, le martyre existe sous une forme unique :
- Il a été vécu.
- Il n'est plus vécu.
- Il est encore connu.
Le martyr exilé ne se souvient pas de la souffrance, car dans sa réalité présente, elle n'a jamais eu lieu. Pourtant, il peut en avoir connaissance par révélation, par l'Écriture, par ce qui « a dû se produire ».
Ceci éclaire d'un jour nouveau les déclarations post-résurrectionnelles que l'on trouve dans l'Évangile de Luc, où Jésus parle non seulement par souvenir, mais par nécessité :
« Il fallait que le Fils de l'homme souffre… »
Non pas comme un souvenir de douleur, mais comme la reconnaissance de ce qui, par la vérité divine, s'était produit.
L'abolition de la souffrance
Voici le point décisif :
Dans la Relocalisation, la souffrance n'est pas rachetée, elle est abolie.
Elle ne se voit pas attribuer un nouveau sens tout en demeurant réelle.
Elle est soustraite à la structure même de la réalité.
Le martyr :
- a véritablement souffert
- mais existe désormais comme celui qui n'a jamais souffert.
Ceci n'est pas métaphorique. C'est ontologique.
Et cela change tout.
Pourquoi cela glorifie Dieu
Maintenant, et seulement maintenant, nous pouvons répondre à la question initiale.
Le martyre glorifie Dieu car il lui offre l'occasion de manifester sa souveraineté absolue, non seulement sur la vie et la mort, mais sur la réalité elle-même.
Dieu permet que le pire se produise :
la destruction des justes.
Et alors, Il fait ce qu'aucune puissance créée ne peut faire :
Il retire l'événement lui-même de l'ordre final de l'existence.
La souffrance disparaît. La mort disparaît.
Il ne reste que ceci :
- le témoignage de cet événement
- et la réalité de sa disparition
Ceci engendre une forme de gloire qui transcende toutes les catégories conventionnelles.
Ce n’est pas la gloire de la persévérance. Ce n’est pas la gloire du triomphe moral.
C’est la gloire de la domination absolue.
Le « gagnant-gagnant » du martyre
Dans ce cadre, le martyre devient une convergence parfaite des conséquences.
Pour le martyr :
- Sa fidélité est réelle
- Sa souffrance n’est pas conservée
- Il est honoré au Ciel
Pour Dieu :
- Sa souveraineté est révélée
- Sa puissance abolit entièrement la souffrance
- Son action seule demeure la réalité ultime
Ainsi :
Le martyr est loué pour sa foi,
mais Dieu est glorifié pour sa réalité même.
L’acte du martyr ne perdure pas.
L’acte de Dieu, lui, perdure.
Relisons Jean 21,19
Nous pouvons maintenant revenir aux paroles de Jésus avec clarté.
La mort de Pierre glorifie Dieu non pas à cause de la mort elle-même, ni à cause de l'endurance de Pierre, mais parce que :
Cette mort sera permise, témoignée, consignée dans le récit – puis effacée par Dieu.
La mort est suffisamment réelle pour témoigner.
Mais pas suffisamment réelle pour persister.
Et c'est dans ce paradoxe que réside la gloire.
Conclusion
La véritable raison pour laquelle le martyre glorifie Dieu ne se trouve ni dans la souffrance, ni dans la seule fidélité humaine, mais dans l'acte divin qui suit.
Dieu permet que l'événement se produise.
Il permet qu'il soit connu.
Et ensuite, Il fait ce que seul Dieu peut faire :
Il le retire de la réalité.
Le martyr meurt – et pourtant, il demeure comme celui qui n'est jamais mort.
La souffrance survient – et pourtant, elle ne demeure pas.
L'événement est commémoré – et pourtant, il n'existe plus.
Ainsi, toute gloire revient, non pas aux souffrants, ni même au martyr, mais à Dieu seul :
Celui qui fait advenir les événements, et qui, les ayant permis, peut les abolir complètement.