On examine souvent sa vie en commençant par considérer ses devoirs moraux et religieux ordinaires. On se demande si l'on a volé, menti, commis l'adultère, participé à des complots malfaisants, négligé l'Église ou manqué à un autre commandement. On peut aussi se comparer à ceux qui agissent ouvertement ainsi. Lorsque résister au mal exige un réel effort, il est naturel d'espérer que cette lutte a de la valeur aux yeux de Dieu et sera finalement récompensée.
Il n'est pas encore nécessaire de déterminer si une telle obéissance morale vaut quelque mérite que ce soit aux yeux de Dieu. Cette question viendra plus tard. Le problème le plus urgent est que ce mérite, même s'il existe, est inutile tant qu'un seuil plus important n'a pas été franchi. On peut résister au vol pendant des années, rester fidèle, aller à l'église, donner de l'argent et éviter de nombreux péchés manifestes, mais rien de tout cela ne peut résoudre le problème d'un cœur rancunier, orgueilleux, impitoyable ou imbu de sa propre justice.
Ce premier seuil concerne d'autres exigences. Il faut pardonner à ceux qui nous ont blessés. Il faut se repentir au lieu de se justifier. Il doit s'humilier, faire preuve de miséricorde, cesser de mépriser autrui, accueillir les plus faibles et se montrer disposé à servir plutôt qu'à rechercher la gloire. Il doit cesser d'utiliser les péchés des autres comme preuve de sa propre justice. Ces points sont primordiaux car l'Évangile les relie sans cesse au pardon, au jugement et à l'entrée dans le Royaume.
Cela transforme le sens du combat moral ordinaire. Imaginons une personne qui refuse de voler alors que d'autres volent librement autour d'elle. Elle risque de perdre de l'argent ou des opportunités pour avoir refusé de se joindre à eux. Son combat peut être réel et difficile. Mais si, ensuite, elle regarde les voleurs avec mépris et pense que sa retenue la place au-dessus d'eux devant Dieu, elle passe à côté du problème le plus urgent. La question de savoir si son refus de voler a une valeur intrinsèque n'est pas encore pertinente. Elle n'a pas franchi le premier pas.
Le voleur qu'elle méprise se repentira peut-être plus tard. Il reconnaîtra peut-être sa faute, cessera de se justifier, implorera la miséricorde divine et s'humiliera devant Dieu. Si cela arrive, la personne respectable doit se préparer à l'éventualité que ce voleur entre au Royaume avant elle. Ses années de bonne conduite ne sauraient justifier son refus de pardonner, de se repentir, de s'humilier ou de renoncer au mépris d'autrui.
C'est pourquoi il est vain de s'attarder sur les mérites moraux ordinaires tant que le problème fondamental demeure irrésolu. On peut affirmer n'avoir jamais volé, ni commis d'adultère, fréquenté l'église, fait des dons et résisté à de nombreuses tentations. Tous ces faits peuvent être vrais. Leur valeur potentielle n'est pas à nier. Le problème est simplement qu'ils ne répondent pas à la question première.
Le même principe s'applique aux devoirs religieux. On peut prier, jeûner, assister aux offices, donner de l'argent et observer les traditions religieuses. Ces pratiques ont toute leur importance. Mais elles ne sauraient remplacer le pardon. Elles ne sauraient remplacer le repentir. Elles ne sauraient justifier le mépris des plus humbles. Elles ne sauraient compenser l'orgueil ou le refus de faire preuve de miséricorde.
Les commandements moraux ordinaires demeurent donc pleinement essentiels. Nous devons lutter de toutes nos forces contre le vol, le mensonge, l'adultère, la cruauté, les commérages et toute autre forme de mal. Mais nous ne devons pas nous imaginer que le succès dans ces domaines nous dispense de remettre à plus tard les tâches les plus urgentes. La première question n'est pas de savoir combien de péchés ordinaires nous avons réussi à éviter, mais si nous avons abandonné toute attitude de suffisance.
Ce n'est qu'une fois ce seuil franchi qu'il est pertinent de s'interroger sur la valeur du reste de notre conduite morale. C'est une question distincte. Jusque-là, il est prématuré de discuter du mérite de l'honnêteté, de la modération, de la pratique religieuse ou de toute autre bonne conduite. Même si de tels mérites existent, ils ne sauraient nous dispenser de franchir ce premier seuil.