Luc 6,20-26 est souvent interprété comme un simple contraste symétrique : les pauvres sont bénis, les riches sont maudits ; les affamés seront rassasiés, les rassasiés auront faim ; ceux qui pleurent riront, et ceux qui rient seront dans le deuil.
À première vue, ce passage semble décrire une simple règle d’inversion.
Mais sa structure est plus complexe.
Jésus ne s’adresse pas à l’humanité en général. Luc précise qu’avant de commencer son discours, Jésus a regardé ses disciples. Ce détail est important. La première partie est donc principalement destinée à ceux qui l’ont suivi, ou à ceux qui envisagent de le suivre.
Cela change immédiatement le sens des bénédictions.
Jésus ne dit pas que la pauvreté en elle-même mérite une récompense céleste. Il n’enseigne pas que la faim est moralement supérieure à la satiété, ni que quiconque est méprisé accumule automatiquement des mérites célestes.
L’indice décisif apparaît lorsque Jésus parle de ceux qui sont haïs, exclus, insultés et rejetés « à cause du Fils de l’homme ». Il leur dit de se réjouir car leur récompense au ciel est grande, tout comme les prophètes qui les ont précédés ont été traités de la même manière.
Le sujet est donc le discipulat.
Suivre Jésus a naturellement un prix. Un disciple peut perdre de l'argent, sa position sociale, sa sécurité, sa réputation, son confort et ses amis. Il peut avoir faim, être pauvre, moqué ou méprisé précisément parce qu'il est entré au service du Royaume.
Jésus dit à une telle personne de ne pas interpréter ces pertes comme une preuve d'échec.
Elles sont porteuses de récompense.
Et le mot « récompense » est important. Une récompense signifie quelque chose reçu en réponse à une action. Elle s'apparente davantage à un salaire qu'à une conséquence automatique du simple fait de se trouver dans une situation difficile.
On ne reçoit pas la récompense d'un disciple simplement parce qu'on est pauvre.
Il existe de nombreuses raisons pour lesquelles une personne peut être pauvre. Il existe de nombreuses raisons pour lesquelles une personne peut pleurer. On peut être méprisé à cause d'une injustice, de la malchance, de la faiblesse, de décisions insensées, d'un manque de compétences, de circonstances sociales ou d'innombrables autres causes.
Jésus ne dit pas que toutes ces conditions sont la source de la récompense du disciple.
La récompense appartient au service.
Mais cela ne signifie pas que le pauvre ordinaire ne reçoit rien.
C'est là qu'intervient un autre principe : l'Égaliseur.
L'Égaliseur
L'Égaliseur est l'équilibre temporaire des expériences humaines radicalement inégales avant le jugement dernier.
Son principe est simple.
Celui qui a vécu presque exclusivement dans le confort ne peut traverser toute l'existence sans jamais connaître le dénuement. Celui qui a vécu presque exclusivement dans le dénuement ne peut demeurer éternellement sans connaître le confort.
L'existence terrestre distribue les expériences de manière très inégale. Certains reçoivent richesse, sécurité, admiration, santé et aisance. D'autres connaissent la pauvreté, la faim, l'humiliation, le chagrin et le désespoir.
L'Égaliseur ne se demande pas si ces personnes méritaient moralement leur situation.
Il se demande seulement ce qu'elles ont reçu.
Ce qui leur manquait cruellement est comblé.
Celui qui n'a connu que l'amertume trouve la consolation. Celui qui n'a connu que la douceur doit un jour goûter à l'amertume.
Ceci n'est pas un jugement final. Ce n'est pas une condamnation éternelle. Ce n'est pas non plus un système de récompense morale.
C'est simplement l'achèvement et l'équilibre de l'expérience avant la résurrection et le jugement.
L'histoire de l'homme riche et de Lazare illustre clairement ce principe. Abraham ne dit pas à l'homme riche que Lazare était moralement supérieur. Il lui rappelle simplement que, durant sa vie terrestre, l'homme riche a reçu le bien tandis que Lazare a reçu le mal, et que leurs conditions sont désormais inversées.
Luc 6 contient le même principe, mais le place en parallèle d'un autre élément.
Il place l'Égalisateur en parallèle de la récompense du disciple.
Cette distinction est la clé de la compréhension de ce discours.
Deux raisons différentes d'être béni
Prenons l'exemple de deux hommes pauvres.
L'un est devenu pauvre parce qu'il a suivi Jésus. Il a abandonné ses biens, sa sécurité sociale, sa réputation et peut-être le soutien de sa famille pour se mettre au service du Royaume.
Le second homme est lui aussi pauvre, mais non par suite de son engagement comme disciple. Il se peut même qu'il n'ait jamais suivi Jésus. Sa pauvreté peut provenir de circonstances sans lien avec la religion.
Extérieurement, les deux hommes se ressemblent.
Tous deux sont pauvres.
Tous deux ont peut-être faim.
Tous deux pleurent peut-être.
Tous deux sont peut-être méprisés.
Mais les causes de leur pauvreté sont différentes.
Le disciple reçoit une récompense particulière car son privation a eu lieu au service du Royaume.
Le pauvre ordinaire ne reçoit pas cette récompense, car il n'a accompli aucun service de ce genre.
Pourtant, les deux hommes se trouvent du même côté de celui qui égalise.
Tous deux ont connu le dénuement.
Tous deux aspirent donc à la consolation.
Cela signifie que la condition du disciple est bénie pour deux raisons différentes.
Premièrement, la privation elle-même trouvera finalement son contraire par l'intermédiaire de l'Égaliseur.
Deuxièmement, puisque cette privation a été vécue dans le cadre du discipulat, elle porte aussi une récompense particulière au ciel.
Le pauvre ordinaire ne reçoit que la première.
Il n'a pas de salaire pour un travail qu'il n'a pas accompli.
Mais il reçoit néanmoins de la consolation.
C'est pourquoi la première partie du discours de Jésus aborde deux cas différents, même s'il ne s'adresse directement qu'à l'un d'eux.
Jésus parle directement aux disciples pauvres, affamés, en larmes et méprisés.
Mais une autre catégorie de personnes leur ressemble extérieurement : ceux qui subissent les mêmes épreuves pour des raisons totalement différentes.
Jésus n'a pas besoin de parler de ce second groupe, car il n'y a pas grand-chose à en tirer sur le plan didactique.
Ils ne sont pas intégrés à un système de récompenses particulier simplement parce qu'ils sont malheureux.
Pourtant, leur condition est, d'une certaine manière, bénie.
Leur amertume ne sera pas leur seule expérience.
L'Égaliseur y répondra.
Le discours sur les malheurs : le troisième cas
La deuxième partie s'adresse aux riches, aux rassasiés, à ceux qui rient et à ceux qui sont loués de tous.
Ici, le mécanisme change à nouveau.
Jésus n'a pas besoin de dire que ces personnes seront punies pour ne pas être devenues disciples.
Ne pas devenir disciple n'entraîne pas automatiquement une punition correspondant à la récompense du disciple.
Ils ne recevront tout simplement pas la récompense.
Si quelqu'un n'accomplit pas son travail, il ne reçoit pas son salaire. Cela ne signifie pas qu'il doive être puni d'une manière ou d'une autre pour avoir refusé d'accepter la tâche.
Le riche peut donc entrer au ciel sans posséder la grande récompense du disciple.
Mais un autre problème demeure.
Son expérience est déséquilibrée.
Il est riche maintenant.
Il est rassasié maintenant.
Il rit maintenant.
Il est loué maintenant.
Si cela continue sans interruption jusqu'à la béatitude éternelle, alors tout un aspect de l'expérience humaine est tout simplement ignoré.
L'Égaliseur empêche cela.
Voilà pourquoi Jésus peut dire :
« Vous qui êtes rassasiés maintenant, vous aurez faim.»
« Vous qui riez maintenant, vous pleurerez et vous serez dans le deuil.»
Il ne s’agit pas forcément d’une menace de châtiment éternel.
Cela peut être une description lucide de ce qui reste à vivre.
Le riche qui regarde le disciple pauvre et rit de sa folie ne devrait donc pas se réjouir trop vite.
Il pourrait penser :
J’ai gardé mon argent.
J’ai gardé ma réputation.
J’ai gardé mon confort.
J’ai évité toute cette misère.
Mais il ne l’a évitée que temporairement.
Le disciple a accepté l’amertume durant sa vie terrestre et en a été récompensé.
Le pauvre a enduré l’amertume sans cette récompense, mais recevra tout de même une consolation.
Le riche a temporairement évité toute amertume.
C’est pourquoi l’amertume reste à venir.
Récompense et égalité ne sont pas synonymes
Cette distinction peut s’exprimer très simplement.
La récompense demande : Pourquoi as-tu souffert ?
L'Égaliseur demande : Qu'as-tu vécu ?
Ce sont deux questions entièrement différentes.
Le disciple peut répondre aux deux :
J'ai connu la privation, et je l'ai connue parce que j'ai suivi le Christ.
Il reçoit donc l'égalisation et la récompense.
Le pauvre ordinaire ne peut répondre qu'à la première question :
J'ai connu la privation.
Cela suffit pour l'égalisation, mais pas pour la récompense du disciple.
Le riche ne peut répondre à aucune des deux questions.
Il n'a pas subi la privation caractéristique du discipulat et n'a pas mérité la récompense qui y est attachée. Parallèlement, son expérience terrestre confortable demeure radicalement incomplète.
L'Égaliseur fournit donc ce qui lui manque.
Rien de tout cela n'entraîne la damnation éternelle.
Le riche pourra se tenir plus tard aux côtés du pauvre lors du même jugement dernier. Après l'égalisation, aucun n'est intrinsèquement supérieur à l'autre.
Tous deux peuvent recevoir le Royaume gratuitement, à moins qu'ils ne le rejettent par autocritique et autosuffisance.
L'Égaliseur n'est ni le paradis, ni l'enfer.
Il n'est pas le jugement dernier.
Il empêche simplement l'inégalité terrestre temporaire de devenir une inégalité permanente dans l'expérience vécue.
L'étrange avantage de ressembler au disciple
Ceci engendre une conséquence inattendue.
Il est toujours profitable d'être disciple, car le discipulat porte en lui sa propre récompense.
Mais il peut aussi être heureux de ressembler au disciple par les circonstances, même lorsque cette ressemblance n'a rien à voir avec le discipulat.
Le pauvre qui n'a jamais suivi Jésus partage néanmoins quelque chose, extérieurement, avec le disciple.
Il connaît la pauvreté.
Il connaît l'humiliation.
Il connaît le dénuement.
Il sait ce que signifie être en dessous plutôt qu'au-dessus.
Cette ressemblance ne lui confère pas la récompense du disciple.
Mais comme l'Égaliseur agit selon l'expérience plutôt que selon la réussite morale, sa condition le place tout de même du bon côté du renversement ultérieur.
Il existe donc une forme de solidarité circonstancielle.
On peut partager la condition extérieure du disciple sans en partager la raison.
La ressemblance n'efface pas la différence.
Mais elle n'est pas non plus dénuée de sens.
La crucifixion en est un exemple extrême.
Un homme peut être crucifié aux côtés de Jésus pour des raisons totalement différentes de celles de Jésus. Leurs parcours de vie peuvent n'avoir rien en commun.
Pourtant, cette condition partagée crée une étrange proximité.
Le condamné devient soudain un compagnon d'humiliation du Messie.
Il est crucifié à ses côtés.
Il peut lui parler.
Il reçoit une opportunité que presque personne d'autre au monde ne reçoit.
Ce même principe apparaît plus discrètement dans Luc 6.
Suivre Jésus dans la pauvreté, l'humiliation et le chagrin est une bénédiction car cela porte la récompense céleste.
Vivre la pauvreté, l'humiliation et le chagrin pour des raisons sans lien avec sa vie spirituelle n'apporte pas une telle récompense, mais cela ressemble néanmoins à la condition terrestre à laquelle conduit souvent le chemin du disciple.
Et grâce à l'Égaliseur, cette ressemblance se révèle également une bénédiction.
La seule situation véritablement malheureuse dans cette comparaison est de se trouver à l'opposé des deux.
Rester riche tandis que d'autres s'appauvrissent.
Rester rassasié tandis que d'autres ont faim.
Rire tandis que d'autres pleurent.
Être loué tandis que d'autres sont méprisés.
Une telle personne peut sembler avoir choisi une condition supérieure.
Jésus avertit qu'elle a simplement choisi la condition dont l'opposé n'est pas encore advenu.
L'asymétrie cachée dans la symétrie
Luc 6 présente donc une symétrie superficielle, mais une asymétrie plus profonde.
Les pauvres et les riches ne sont pas simplement deux catégories morales.
Les bénédictions et les malheurs ne sont pas des sentences judiciaires équivalentes.
Deux lois différentes s'entrecroisent.
La loi de la récompense concerne le service du Royaume.
La loi de l'égalisation concerne l'accomplissement de l'expérience humaine.
Le disciple se tient au point de convergence de ces deux lois.
Il souffre ce que l'Égaliseur compensera plus tard, mais parce qu'il l'a souffert par service pour le Christ, il reçoit également une récompense.
La personne ordinaire défavorisée est soumise uniquement à l'Égaliseur.
Celui qui a réussi à éviter à la fois le chemin du disciple et le dénuement ne reçoit ni la récompense particulière ni la consolation immédiate. Au contraire, l'épreuve amère qui lui manque reste à venir.
C'est pourquoi Jésus peut qualifier de bienheureuse la condition du disciple pauvre sans pour autant enseigner que la pauvreté, à elle seule, mérite le ciel.
Et c'est pourquoi il peut annoncer malheur aux riches sans pour autant enseigner que la richesse, à elle seule, entraîne la damnation éternelle.
Le discours est bien plus précis.
Le disciple reçoit une récompense.
Les démunis reçoivent de la consolation.
Les nantis reçoivent ce qui leur manquait.
Et ce n'est qu'après tout cela que se pose la question essentielle du jugement dernier.