Les Évangiles montrent à maintes reprises Jésus rencontrant des personnes dont la conduite morale était manifestement défaillante. Pourtant, il commence rarement par examiner ces antécédents. Il ne demande généralement pas combien de commandements ils ont transgressés, combien de temps ils ont vécu dans le péché, ni combien de péchés individuels ils doivent d'abord confesser. Invariablement, son attention se porte sur quelque chose de plus immédiat : la repentance, l'humilité, la miséricorde, le pardon et l'abandon de la suffisance.
L'homme crucifié aux côtés de Jésus en est un exemple frappant. Il n'était pas puni pour une faute mineure. Matthieu et Marc décrivent les hommes crucifiés avec Jésus comme des « lēstai », des brigands violents, et le contexte plus large des Évangiles rend l'hypothèse d'une insurrection tout à fait plausible. Quels que soient ses crimes exacts, l'homme lui-même admet que son châtiment est mérité. Jésus ne lui demande pas pourquoi il est sur la croix. Il ne lui demande pas s'il a volé, tué ou fait du mal à des innocents pendant la rébellion. Il ne s'enquiert même pas de son casier judiciaire.
Alors, quelque chose se produit en lui. Il cesse de se défendre. Il se démarque de l'autojustification de l'autre condamné et admet que son châtiment est mérité. Si c'était un rebelle, cela prend une signification particulière. Un rebelle peut facilement justifier la violence en prétendant avoir combattu l'oppression ou défendu son peuple. Cet homme abandonne même cet argument. Il reconnaît sa culpabilité, reconnaît l'innocence de Jésus et demande seulement qu'on se souvienne de lui. Jésus lui répond par la promesse du Paradis. Seul le premier pas compte. Le passé criminel accumulé n'est pas pris en compte.
Le pharisien et le publicain de la parabole de Jésus présentent le même schéma sous une autre forme. Le pharisien a un parcours moral bien meilleur. Il peut se prévaloir de sa discipline religieuse et se distinguer des voleurs, des adultères et des autres pécheurs. Le publicain, lui, n'a pas un tel parcours. Il reconnaît seulement sa condition et implore la miséricorde. Jésus dit que c'est le publicain, et non le pharisien, qui rentre chez lui justifié. La différence ne tient pas au fait que le publicain ait commis moins de péchés. La différence réside dans le fait que l'un se présentait avec une prétention à la justice, tandis que l'autre n'en avait aucune.
L'histoire de l'homme riche interrogé sur la Loi offre un exemple sous un autre angle. Ici, Jésus commence par un exposé moral. Il mentionne le meurtre, l'adultère, le vol, le faux témoignage et les autres commandements. L'homme répond qu'il les a observés. Si le respect des règles morales était le critère décisif, la conversation aurait dû s'arrêter là. Or, le plus important commence après. Jésus met à nu l'attachement de l'homme à sa position et à ses biens et lui demande de renoncer à ce qui la protège. Son affirmation morale n'était pas fausse, mais elle ne suffisait pas à répondre à la question essentielle.
L'histoire de la femme adultère illustre le même schéma. Personne n'a besoin d'être convaincu de la gravité de l'adultère. Jésus lui-même finit par exhorter la femme à ne plus pécher. Mais ce n'est pas là que se porte son attention. La confrontation principale s'adresse à ceux qui se sont érigés en juges vertueux d'un autre pécheur. Jésus réfute leur prétention à cette position avant de donner à la femme un bref enseignement sur son propre péché. L'adultère demeure condamnable, mais le problème spirituel plus profond révélé par cette scène est la condamnation fondée sur l'autosatisfaction.
Le fils prodigue illustre encore mieux ce schéma, car Jésus met en parallèle deux comportements moraux. Le fils cadet s'est mal comporté. Il a gaspillé ce qu'il avait reçu et revient sans rien qui puisse attester de sa justice. Son retour commence par la reconnaissance de son péché et de son indignité à conserver sa place. Le père l'accueille. Le fils aîné, quant à lui, a un meilleur comportement. Il rappelle à son père qu'il l'a servi fidèlement et a obéi à ses ordres. Pourtant, il reste à l'écart des festivités, car il ne peut accepter que la miséricorde soit accordée à quelqu'un dont le comportement est pire que le sien. Ce mauvais comportement n'empêche pas le fils cadet de revenir, tandis que le bon comportement ne résout pas le problème plus profond du fils aîné.
Le serviteur impitoyable montre pourquoi ce premier seuil est si important. Lui-même a bénéficié d'une immense miséricorde, mais lorsqu'une autre personne lui doit quelque chose, il refuse d'en faire autant. Son problème n'est pas un manque de connaissance religieuse ni une incapacité à comprendre que les dettes doivent normalement être payées. Son problème est qu'il souhaite la miséricorde pour lui-même tout en continuant à se comporter en juge sévère envers autrui. Jésus accorde à cette faute une importance bien plus grande qu'à de nombreuses violations ordinaires de la loi morale.
Ces récits n'enseignent pas que le vol, l'adultère, la violence, la malhonnêteté ou d'autres péchés soient acceptables. Jésus n'a jamais besoin de le préciser, car le caractère répréhensible de tels actes est déjà admis. Ce qui est frappant, c'est ce sur quoi il concentre son attention pratique. Lorsque des personnes ayant un passé déplorable se repentent, s'humilient, renoncent à se justifier ou implorent la miséricorde, Jésus n'exige pas d'abord un examen moral complet. En revanche, lorsque des personnes ayant un passé exemplaire utilisent ce passé pour affirmer leur supériorité sur autrui, Jésus considère cela comme un danger bien plus immédiat.
Le schéma des Évangiles suggère donc un certain ordre des choses. Le passé moral existe, et les commandements moraux demeurent essentiels. Mais avant que ce passé ne devienne le sujet principal, un premier seuil doit être franchi. Il faut devenir capable de repentance, de pardon, de miséricorde, d'humilité et d'abandon de sa propre justice. Sans cela, même un passé moral exemplaire ne peut répondre à la question que Jésus pose sans cesse en premier.