Il existe une contradiction apparente dans la représentation de Satan dans les Évangiles.
À un moment donné, par l'intermédiaire de Pierre, Jésus est exhorté à ne pas s'exposer à la souffrance et à la crucifixion. Jésus réagit avec une sévérité extraordinaire : « Arrière de moi, Satan !»
Plus tard, par l'intermédiaire de Judas, le processus menant directement à la crucifixion est mis en branle.
À première vue, les deux actions semblent opposées.
D'abord, Satan semble résister à la croix.
Puis, Satan semble la produire.
Une explication possible est que Satan n'agit pas comme un grand stratège. Son activité ressemble à une force : constante dans sa direction, mais pas nécessairement cohérente dans sa méthode. Une force peut agir différemment selon les circonstances.
Mais une fois prise en compte l'opposition à l'orgueil existentiel de Jésus, la contradiction disparaît presque.
Les deux actions ne sont pas réellement opposées.
Ce sont deux étapes d'une même attaque.
Première étape : N'y va pas !
La protestation de Pierre est simple :
Cela ne doit jamais t'arriver.
Du point de vue humain de Pierre, cette préoccupation est compréhensible. Mais Jésus y décèle une dimension satanique.
La logique est implacable :
Tu es le Messie.
Tu es le Fils de Dieu.
Par conséquent, la souffrance, le rejet et la crucifixion ne sont pas dignes de ta position.
Un Messie doit triompher.
Un Fils de Dieu ne doit pas être humilié par des hommes ordinaires.
Un roi ne doit pas se laisser exécuter de son plein gré.
C’est précisément ce genre de logique, fondée sur les rôles, que Jésus refuse sans cesse.
La fierté existentielle de Jésus ne consiste pas à se surestimer. Elle réside dans l’étonnante liberté avec laquelle il refuse que son statut dicte sa conduite.
Il est le Messie, et pourtant il peut choisir la souffrance.
Il est le Maître, et pourtant il peut laver les pieds.
Il est plus grand que Jean, et pourtant il peut demander le baptême à Jean.
Il possède le pouvoir, et pourtant il peut refuser de l’utiliser à son propre profit.
Le sens profond de ces actions est l’humilité. Jésus chérit le Royaume des plus petits.
Mais, procéduralement, cela découle d'un orgueil démesuré :
Je peux agir ainsi.
L'objection satanique de Pierre est donc :
Non, tu ne peux pas. Pas si tu es vraiment celui que tu prétends être.
Jésus refuse.
La première tactique échoue.
Alors : Très bien, vas-y
Une fois que Jésus a montré qu'on ne peut le dissuader d'aller sur la croix, la pression change de direction.
Non pas son but.
Seulement sa tactique.
Si Jésus refuse d'accepter la règle selon laquelle le Messie ne peut être crucifié, alors la prochaine étape est d'une simplicité brutale :
Qu'il soit crucifié pour de vrai.
Concrètement les conséquences.
Rendez la douleur insupportable.
Rendez l'humiliation publique.
Poussez au maximum la contradiction apparente entre son statut exalté et sa condition réelle.
Alors peut-être que les circonstances elles-mêmes le contraindront enfin à se comporter conformément à son rôle.
C'est là que Judas entre en scène.
L'arrestation, le procès, le passage à tabac, les moqueries et l'exécution ne doivent pas être interprétés comme faisant partie d'un plan satanique magistralement élaboré.
Bien au contraire.
La logique de ce plan est presque primitive.
La première pression a échoué.
On intensifie la pression.
La dissuasion a échoué.
On recourt à la force.
La douleur n'a pas suffi.
On intensifie la douleur.
Cette stratégie est simpliste car l'action de Satan n'est pas d'abord réfléchie. Elle est accusatrice et réactive.
Il continue d'exercer une pression dans la même direction.
Le même schéma se retrouve dans le livre de Job
Job explicite cette structure.
Satan s'attaque d'abord aux biens et à la famille de Job.
L'effondrement attendu ne se produit pas.
Job tient bon.
Alors Satan passe immédiatement à l'étape supérieure :
« Peau pour peau.»
Le premier coup était apparemment insuffisant.
Il frappe Job lui-même.
Cela ne ressemble pas à un esprit qui reconsidère toute sa théorie après avoir reçu des preuves contraires.
Cela ressemble plutôt à une force qui dit :
Cela ne l'a pas brisé. Frappe plus fort.
La tactique change.
L'hostilité, elle, demeure.
Le même schéma s'applique à Jésus.
Pierre représente la première tentative :
N'allez pas à la croix. Agissez en fonction de votre statut.
Jésus refuse.
Puis la croix elle-même devient la seconde tentative :
Très bien. Voyons donc si vous refusez encore une fois la croix devenue réalité.
La Croix comme Piège
La crucifixion crée ce qui semble être un dilemme parfait.
Soit Jésus reste sur la croix et est démasqué comme un imposteur,
soit il agit enfin comme le Messie et se sauve lui-même.
La brillance du piège réside aussi dans sa stupidité.
Il suppose qu'il n'y a que deux possibilités.
Si Jésus est un imposteur, il ne peut pas descendre.
Si Jésus est vrai, il descendra assurément.
Dans tous les cas, la situation devrait se résoudre d'elle-même.
Mais Jésus choisit la troisième possibilité, celle que tout le complot ignore :
Il est le Messie et il reste sur la croix.
Il ne se révèle pas comme un imposteur.
Il refuse également d'endosser le rôle messianique que son entourage lui impose.
Le piège échoue car Jésus n'en accepte pas les prémisses.
Pourquoi les moqueries sont importantes
C'est pourquoi les moqueries autour de la croix ne doivent pas être réduites à de la simple cruauté.
Le peuple interpelle Jésus à plusieurs reprises :
« Sauve-toi ! »
« Descends de la croix ! »
Si tu es le Fils de Dieu, prouve-le.
Si tu es roi, agis comme tel.
Même le criminel crucifié se joint à la pression :
Sauve-toi, et sauve-nous.
Ce ne sont pas de simples insultes.
Ce sont des provocations.
Ce sont des tentatives pour forcer une action.
La logique est la même qu'au désert.
Là, Satan dit :
Si tu es le Fils de Dieu, transforme les pierres en pain.
Au pied de la croix, le même schéma se répète :
Si tu es le Fils de Dieu, descends.
Seule la pression est devenue infiniment plus forte.
La faim n'a pas fonctionné.
Le danger n'a pas fonctionné.
La dissuasion de Pierre n'a pas fonctionné.
Maintenant, on s'attend à ce que les clous, la honte publique et la mort imminente aient raison.
La croix représente l'escalade ultime.
Sûrement, Jésus va maintenant se comporter comme tout le monde l'attend du Fils de Dieu.
Il ne le fait pas.
« Il a sauvé les autres »
Une phrase prononcée au pied de la croix résume presque à elle seule toute l'accusation :
« Il a sauvé les autres ; il ne peut se sauver lui-même. »
Le postulat sous-jacent est simple :
Celui qui a le pouvoir de se sauver l'utilisera lorsque la situation deviendra suffisamment extrême.
Ce postulat semble relever du bon sens.
Et c'est précisément pourquoi le plan satanique est si dangereux.
Il ne requiert pas de philosophie sophistiquée.
Il repose simplement sur la logique ordinaire des circonstances.
Tu as faim, alors mange.
Tu es puissant, alors use de ton pouvoir.
Tu es menacé, alors défends-toi.
Tu es roi, alors règne.
Tu es le Messie, alors descends de la croix.
Jésus refuse toute cette chaîne.
Sa réponse n'est pas une théorie.
Sa réponse, c'est ce qu'il fait.
Il reste.
Les moqueurs attendaient encore
La moquerie recèle aussi autre chose que la haine pure peine à expliquer.
Il y a de l'espoir.
Descends, et nous croirons.
Voyons si Élie vient.
Sauve-toi et sauve-nous.
Contrairement à l'opinion générale, ces gens ne célèbrent pas la destruction de celui qu'ils savent pertinemment être un néant.
Ils attendent encore l'éventualité d'un événement.
La raillerie est donc aussi une ultime tentative pour que Jésus se révèle sous la forme attendue.
Et s'il était soudainement descendu avec une puissance divine indéniable, la situation aurait pu basculer en un instant.
Ceux qui raillaient auraient pu se taire.
Ces mêmes personnes auraient pu tomber à terre.
Le défi insultant aurait pu immédiatement se transformer en repentance.
Aucune victoire satanique durable n'attendait le spectateur au terme de la moquerie.
Il n'y avait que de la pression :
Agis.
Montre-nous.
Devens le Messie que nous connaissons.
Jésus refuse.
Le Roi des Juifs
L'inscription au-dessus de la croix ajoute une ultime ironie :
Le Roi des Juifs
Elle était censée participer à l'humiliation.
Mais l'humiliation se retourne contre ceux qui ont provoqué cette situation.
Si c'est vraiment le Roi des Juifs, alors Rome a crucifié publiquement son roi.
L'insulte initialement destinée à Jésus devient une insulte au peuple dont il est le roi.
La croix était censée régler la question du statut de Jésus.
Au lieu de cela, elle produit une image d'une contradiction stupéfiante :
le roi trônant sur un instrument de supplice.
Et Jésus refuse toujours de résoudre cette contradiction selon les attentes habituelles.
Il ne cesse pas d'être roi.
Il ne cesse pas d'être Fils.
Il ne descend pas.
Aucune contradiction
Il n'y a donc plus de contradiction sérieuse entre Satan qui parle par la bouche de Pierre et Satan qui agit par la bouche de Judas.
La suite est parfaitement cohérente.
Premièrement :
N'y allez pas. Un Messie ne souffre pas ainsi.
Jésus refuse.
Alors :
Très bien. Allez-y. Faisons en sorte que la souffrance soit suffisamment réelle pour vous forcer à reconsidérer votre décision.
Jésus refuse toujours.
Puis, au pied de la croix :
Descendez maintenant. Vous devez certainement agir en fonction de votre statut.
Jésus refuse une dernière fois.
L'action satanique change de tactique car la réalité change.
Elle n'a pas besoin de stratégie élaborée.
Elle a seulement besoin d'une pression constante.
Empêcher l'acte.
Si l'empêchement échoue, punir l'acte.
Si la punition échoue, l'intensifier.
Si la douleur ne parvient pas, l'accompagner d'une offre.
Si l'offre échoue, rendre la suivante plus alléchante.
Ce n'est pas de la brillance intellectuelle.
C'est de la persévérance.
La même force continue de s'acharner contre le même point.
Et ce point, c'est l'orgueil existentiel de Jésus.
L'orgueil qui dit :
Mon statut ne dicte pas mes actions.
L'orgueil qui le pousse à chérir le petit au détriment du grand, même quand tout autour de lui exige le contraire.
L'orgueil qui répond à chaque provocation satanique de la même manière :
« J'agirai comme bon me semble devant le Père qui m'est agréable.»
La crucifixion était censée être l'ultime réfutation de cet orgueil.
Au lieu de cela, elle en devint la plus grande manifestation.