On imagine généralement le Jugement dernier comme un tribunal universel unique où chaque être humain se trouve dans la même situation : tous comparaissent devant le Juge, tous sont interrogés et tous reçoivent un verdict favorable ou défavorable.
Mais la vision des Évangiles est plus complexe.
Jésus parle parfois non seulement de recevoir un jugement favorable, mais aussi de ne pas être jugé du tout.
Cette distinction est facile à négliger car les deux idées sont souvent confondues.
Or, elles sont différentes.
Être jugé favorablement signifie que le jugement a eu lieu et s'est bien terminé.
Ne pas être jugé signifie que la procédure judiciaire elle-même était inutile.
Cette possibilité apparaît avec une clarté surprenante dans les paroles de Jésus :
« Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. »
Cette affirmation est plus forte que :
« Ne jugez pas, et Dieu vous jugera favorablement plus tard. »
Jésus dit :
« Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés. »
On retrouve la même distinction dans l'Évangile de Jean :
« Celui qui écoute ma parole et croit à celui qui m'a envoyé a la vie éternelle ; il ne vient pas en jugement, mais il est passé de la mort à la vie.»
Là encore, il n'est pas dit que la personne entre en jugement et est acquittée.
Elle n'est pas jugée.
Elle est déjà passée de la mort à la vie.
Ceci soulève une question importante.
Le Jugement dernier est universel en tant qu'événement, mais pas au sens où chaque être humain y comparaît comme accusé.
Certains peuvent se trouver ailleurs.
Les plus petits auprès du Juge
La scène du jugement dans Matthieu 25 devient particulièrement intéressante lorsqu'on la lit ainsi.
Le Fils de l'homme est assis sur son trône. Les nations sont rassemblées devant lui et séparées en brebis et en boucs.
Mais le critère selon lequel elles sont jugées concerne un autre groupe :
« ces plus petits de mes frères ».
Les brebis sont louées parce qu'elles ont nourri, accueilli, vêtu, visité et pris soin de ces plus petits.
Les boucs sont condamnés parce qu'ils n'ont pas agi ainsi.
Ceci crée immédiatement trois positions distinctes.
Il y a les brebis.
Il y a les boucs.
Et il y a les petits, dont le comportement détermine le verdict.
Les petits ne sont pas, par nature, identiques ni aux brebis ni aux boucs. Ils constituent la tierce partie dans cette procédure.
Ceci soulève une question évidente :
Quand les petits sont-ils jugés ?
La scène ne nous le dit jamais.
Mais la raison pourrait être très simple :
ils ne sont pas jugés.
En un sens, ils se tiennent déjà du côté du Juge.
Ce ne sont pas les accusés dont le comportement est examiné. Ce sont les personnes dont le comportement devient une preuve dans le jugement des autres.
Cela correspondrait remarquablement bien à l'élévation constante par Jésus des petits, des humbles, des miséricordieux et de ceux qui refusent la condamnation.
Trois positions différentes
Le texte évangélique permet donc une triple distinction.
Le premier groupe comprend ceux qui ne sont pas jugés.
Ce sont les humbles, les miséricordieux, les disciples fidèles, les prophètes et ceux qui refusent de se faire juges.
Le deuxième groupe comprend ceux qui sont jugés et reçoivent un verdict favorable.
Ils correspondent aux brebis.
Le troisième groupe comprend ceux qui sont jugés et reçoivent un verdict défavorable.
Ils correspondent aux boucs.
Il ne s'agit pas simplement de trois degrés de moralité.
Ils occupent trois positions procédurales différentes.
Le premier groupe ne se contente pas de gagner le procès.
Ils ne comparaissent pas comme défendeurs de la même manière.
Le deuxième groupe comparaît devant le Juge et reçoit l'approbation.
Le troisième groupe comparaît devant le Juge et reçoit le rejet.
Cette distinction modifie toute la structure du Jugement dernier.
Les Prophètes et la Récompense Déjà Acquise
Luc 6 apporte un autre éclairage.
Jésus dit à ses disciples persécutés :
« Réjouissez-vous en ce jour-là et tressaillez d’allégresse, car grande est votre récompense dans les cieux. C’est ainsi que leurs ancêtres ont traité les prophètes.»
Les prophètes servent ici de précédent.
Jésus ne se contente pas d’affirmer qu’ils ont souffert de la même manière.
Il utilise leur histoire pour appuyer la promesse de la récompense céleste.
Cela suggère que leur récompense n’est pas une simple possibilité future incertaine.
La voie prophétique a déjà démontré son aboutissement.
Sinon, la comparaison serait bien moins pertinente.
Jésus aurait difficilement pu dire :
« Regardez les prophètes. Ils ont terriblement souffert, et un jour, après un jugement futur incertain, peut-être leur cas confirmera-t-il ce que je vous dis.»
La force rhétorique est différente.
Les prophètes représentent déjà un modèle accompli.
Ils ont souffert au service de Dieu.
Ils ont reçu la consolation du Rédempteur pour leur privation.
Et au-delà de cette égalité, ils ont reçu une récompense pour leur service.
Cette récompense est au Ciel.
Ceci suggère que les prophètes et les serviteurs dans une situation similaire n'ont pas besoin d'attendre le Jugement dernier pour recevoir ce qui leur revient.
Leur relation avec le Ciel est déjà établie.
La récompense n'est pas l'acquittement
Cette distinction est importante.
Un verdict favorable et une récompense ne sont pas synonymes.
Un verdict favorable signifie :
Vous n'êtes pas condamné.
Une récompense signifie :
Vous recevez un bienfait pour vos actions.
Les brebis reçoivent un verdict favorable.
Les prophètes reçoivent une récompense.
Ces deux notions ne sont pas interchangeables.
Un prophète ne doit pas être réduit à une brebis qui a simplement survécu au jugement.
Son service a déjà produit quelque chose qui dépasse l'acquittement.
Cela rapproche le prophète du petit qui se tient auprès du Juge, bien plus que de l'accusé qui comparaît devant lui.
Il en va peut-être de même pour le disciple fidèle.
Jésus promet même aux disciples des fonctions de juge, évoquant leur présence sur des trônes pour juger les tribus d'Israël.
Là encore, ils ne sont pas dépeints comme de simples accusés anxieux attendant leur verdict.
Ils sont associés à la dimension judiciaire de l'événement.
« Ne jugez point, et vous ne serez point jugés. »
C'est peut-être là la clé.
Jésus s'attaque sans cesse au jugement, à la condamnation, à la suffisance, à la hiérarchie, à la supériorité et au désir de se placer au-dessus des autres.
Il exhorte à pardonner.
Il exhorte à la miséricorde.
Il exhorte à l'humilité.
Il exhorte à servir.
Il exhorte à ne pas condamner.
Ces commandements ne sont pas de simples instructions morales visant à améliorer le verdict final.
Ils décrivent comment une personne cesse d'appartenir à l'économie judiciaire.
Celui qui s'obstine à juger autrui, à le condamner, à exiger une justification morale rigoureuse, à défendre sa propre justice et à distinguer les dignes des indignes risque lui-même d'entrer dans le domaine où s'exerce un tel jugement.
Mais celui qui refuse cette structure n'aura peut-être jamais à y être placé.
Ceci donne toute sa force aux paroles de Jésus :
Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés.
Non :
Ne jugez pas afin que votre jugement soit indulgent.
Non :
Ne jugez pas afin que vos bonnes actions l'emportent sur vos mauvaises.
En résumé :
Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés.
Le Jugement Universel sans Accusés Universels
Ceci résout également une contradiction apparente.
Le Jugement Dernier peut néanmoins être universel.
L'ordre créé tout entier peut encore être présenté à l'autorité du Fils de l'Homme.
Chaque vie peut encore être révélée dans cette réalité ultime.
Mais l'universalité de l'événement n'implique pas l'universalité de la procédure.
Un tribunal ne se limite pas aux accusés.
Il y a un juge.
Il y a ceux qui participent au jugement.
Il y a ceux dont le traitement est examiné.
Il y a des témoins.
Il y a ceux qui reçoivent le verdict.
L'Évangile selon Matthieu, chapitre 25, reflète peut-être déjà cette diversité.
Les plus petits ont une importance capitale dans le jugement, et pourtant, ce ne sont pas eux qui sont séparés en brebis et en boucs.
Ils semblent se tenir ailleurs.
Le Premier Groupe
La réalité la plus troublante est donc que certaines âmes ne subissent jamais le jugement en tant qu'accusés.
Elles n'en sont pas exemptées arbitrairement.
Ce ne sont pas des privilégiés qui ont échappé à l'examen grâce à des privilèges.
Elles n'ont tout simplement jamais fondé leur existence sur le jugement.
Elles n'ont pas condamné.
Elles ont pardonné.
Elles ont fait preuve de miséricorde.
Elles se sont effacées.
Elles ont suivi.
Elles ont servi.
Elles ont accepté l'humiliation sans la transformer en supériorité sur autrui.
Elles n'ont donc nul besoin d'entrer dans cette structure judiciaire même qu'elles ont refusé d'imposer aux autres.
Elles peuvent recevoir une récompense.
Elles peuvent se tenir aux côtés du Juge.
Elles peuvent même participer au jugement.
Mais elles ne sont pas là, attendant de savoir si le Ciel les accueillera.
Elles sont déjà passées de la mort à la vie.
Trois Âmes devant le Royaume
On peut donc se représenter l'image de l'Évangile à travers trois types d'âmes.
Il y a le petit qui n'est pas jugé.
Il y a la brebis qui est jugée et reçoit un verdict favorable.
Il y a le bouc qui est jugé et reçoit un verdict défavorable.
Le premier reçoit plus qu'un acquittement.
Il appartient déjà au Roi.
Le second est accepté par le Roi.
Le troisième fait face aux conséquences d'un jugement défavorable.
Et même alors, dans la pensée logosienne, le verdict défavorable ne se transforme pas nécessairement en une sentence divine éternelle de tourments sans fin. Le problème plus profond réside peut-être encore dans l'auto-jugement, la suffisance et le refus du Royaume offert gratuitement.
Mais les petits se tiennent debout avant même que cette question ne soit posée.
Ils n'ont pas besoin de gagner le procès.
La question n'est donc pas simplement :
Comment puis-je recevoir un jugement favorable ?
Jésus suggère peut-être quelque chose d'encore plus radical :
Comment puis-je devenir la personne qui n'a plus besoin d'être jugée ?