Dans les articles précédents, nous avons vu comment l’enseignement de Jésus sur le divorce (Mt 5, 31-32) constitue un exemple concret du principe plus général de la « pierre d’achoppement » énoncé dans Matthieu 18, 1-14. Pourtant, la logique interne de l’éthique de Jésus devient encore plus claire lorsque l’on examine la séquence causale plus profonde qui sous-tend le discours sur le divorce dans Matthieu 5. Plus précisément, les références de Jésus à « l’œil droit » et à « la main droite » (Mt 5, 29-30) — qui ne sont reprises qu’une seule autre fois en Matthieu 18, 8-9 — fournissent des indices d’interprétation qui relient le divorce non seulement à la convoitise en tant que vice isolé, mais aussi à une attitude plus fondamentale d’hypocrisie et de confiance excessive en soi. Lorsque ces éléments sont lus dans leur enchaînement, l’architecture théologique de Matthieu forme une chaîne de causalité cohérente qui à la fois diagnostique la racine morale du problème et prescrit un chemin de repentance.
1. L’arrogance et l’autosuffisance comme racines de la rupture relationnelle
La mention par Jésus de « l’œil droit » et de la « main droite » évoque non seulement le désir sensoriel, mais aussi le côté culturellement dominant associé à la force, au privilège et à la capacité d’agir. Dans ce registre symbolique, le « droit » représente la posture d’affirmation de soi — la confiance en son propre jugement, la résistance à toute concession mutuelle et le refus d’être corrigé. C’est cette posture, plutôt que la convoitise en soi, qui constitue le problème spirituel sous-jacent. Une personne qui s’estime excessivement, qui refuse la vulnérabilité ou l’interdépendance, devient naturellement insensible aux besoins des autres, en particulier au sein du mariage. À ce titre, l’arrogance précède et engendre la luxure. La luxure n’est donc pas la cause première de la rupture conjugale, mais la conséquence symptomatique d’un cœur qui a cessé d’être humble.
2. La luxure comme symptôme, et non comme cause
Dans cette anthropologie, la luxure n’est pas une défaillance morale isolée, mais une conséquence prévisible de l’exaltation de soi. Un cœur qui se croit sans péché recherche la nouveauté, la reconnaissance et la gratification sans se soucier de l’amour sacrificiel. Par conséquent, l’appel de Jésus à « arracher » l’œil qui pèche ou à « couper » la main qui pèche (Mt 5, 29–30) ne concerne pas seulement la tentation du désir sexuel, mais le besoin plus profond d’amputer les pulsions orgueilleuses qui rendent concevable la trahison relationnelle. Cette interprétation concorde avec l’observation selon laquelle une personne véritablement repentante — celle qui craint d’être séparée de Dieu — ne peut pas simultanément nourrir des fantasmes de remplacement ou de supériorité. Là où l’humilité est à l’œuvre, la convoitise recule ; là où l’orgueil règne, la convoitise devient inévitable.
3. Le divorce comme expression extérieure de l’arrogance intérieure
De ce point de vue, le divorce — sauf en cas d’immoralité sexuelle — n’est pas le péché originel, mais la manifestation de la maladie sous-jacente. Une personne qui se croit au-dessus de tout et refuse toute concession mutuelle, qui ne veut ni écouter, ni faire de sacrifices, ni négocier les complexités de l’union contractuelle, finira par considérer le divorce légal comme un outil acceptable pour remodeler sa vie selon ses préférences personnelles. La concession mosaïque, initialement accordée pour restreindre la violence potentielle chez ceux qui ont véritablement le cœur endurci, est détournée par ceux qui se considèrent comme justes. En ce sens, le divorce devient la cristallisation extérieure de l’arrogance intérieure.
4. L’adultère forcé et la logique consistant à provoquer le péché (Mt 5, 31–32)
Le divorce initié à partir d’une telle posture déclenche la tragique cascade identifiée par Jésus : le conjoint répudié — généralement dépendant et vulnérable — doit souvent se remarier simplement pour survivre. Ce remariage la place dans une situation d’adultère au regard de l’alliance, non pas en raison d’une faute morale, mais à cause de la structure même de sa situation. Jésus attribue donc la responsabilité à celui qui divorce : « il la pousse à commettre l’adultère ». Ce remariage n’est pas l’expression de la convoitise de la femme, mais une stratégie de survie qui lui est imposée par la décision d’autrui. Celui qui divorce devient ainsi l’auteur de l’adultère, son acte correspondant précisément à la définition donnée par Jésus de « faire trébucher » autrui.
5. Faire trébucher un petit (Mt 18, 6–7)
Lorsque l’on lit Matthieu 5 à la lumière de Matthieu 18, le divorce apparaît comme le cas paradigmatique de scandale causé à un « petit ». Le conjoint dépendant correspond à la définition de la vulnérabilité mise en avant dans Matthieu 18, et celui qui divorce incarne le rôle de l’individu puissant dont les actions mettent en péril les plus faibles. La correspondance structurelle entre les deux chapitres devient indéniable : la même exhortation à amputer les pulsions néfastes apparaît dans les deux (Mt 5, 29–30 ; Mt 18, 8–9), indiquant que Matthieu considère la logique de la chute et celle du divorce comme deux expressions d’un même enjeu moral — la destruction causée par une affirmation de soi débridée.
6. La meule et la nécessité d’une miséricorde sévère
La menace de Jésus concernant la meule (Mt 18, 6) n’est pas une sévérité gratuite, mais une forme de triage miséricordieux. Mieux vaut pour la personne qui se croit juste d’être plongée dans les profondeurs humiliantes d’une « noyade » symbolique que de rester enflammée par une fierté qui détruit à la fois elle-même et les autres. Cette miséricorde sévère s’inscrit dans la ligne de l’enseignement constant de Jésus selon lequel ceux qui s’élèvent doivent être abaissés et que la repentance exige souvent une descente dans l’humiliation. L’image de la meule symbolise le brisement de l’orgueil nécessaire à la restauration.
7. L’humiliation comme repentance : résonances structurelles avec la loi coranique sur le divorce
Cette conception de l’humiliation nécessaire trouve un analogue frappant dans la réglementation coranique du triple divorce (Q 2, 229–230). Dans ce cas, celui qui a prononcé le divorce ne peut pas simplement reprendre son ancienne épouse sans avoir d’abord subi une humiliation structurelle : elle doit avoir légalement épousé un autre homme, puis avoir été libérée de ses liens matrimoniaux. Celui qui a divorcé doit l’accepter de nouveau avec un statut social diminué, partageant ainsi la stigmatisation qu’il lui avait autrefois imposée. Ce parallèle démontre une logique morale similaire : lorsque l’humilité est refusée d’emblée, elle doit finalement être embrassée par une descente vers un statut inférieur, dans le but d’échapper à une destruction plus grande.
8. Synthèse : l’arc causal et rédempteur complet
Lorsque les éléments sont placés dans l’ordre, l’éthique de Matthieu révèle un arc moral complet :
L'arrogance → la convoitise (en tant que symptôme) → le divorce → le fait de provoquer l'adultère → faire trébucher un petit → le jugement de la meule → l'humilité par la repentance et, si nécessaire, l'humiliation imposée.
Cet arc met en évidence non seulement la gravité du divorce, mais aussi le mécanisme spirituel qui le sous-tend : l’effondrement de l’humilité qui conduit à des violations de l’alliance, à la mise en danger des plus vulnérables et à la nécessité finale d’une descente corrective. Ainsi, les enseignements de Jésus dans Matthieu 5 et Matthieu 18 forment une critique unifiée de l’exaltation de soi et un appel unifié à l’humilité comme seul chemin de retour vers la fidélité à l’alliance et le Royaume des Cieux.