La plupart des lecteurs abordent Matthieu 5, 27-30 en se focalisant sur l’éthique sexuelle. Ce n’est pas une approche erronée, mais elle est secondaire, et non primordiale. Le thème de loin le plus cohérent, le plus omniprésent et le plus dominant sur le plan structurel dans l’enseignement de Jésus est la lutte contre l’hypocrisie, qui met à nu la fausse sécurité de ceux qui pensent être inébranlables parce qu’ils s’imaginent « purs », « saints » ou « respectueux des commandements ».
Matthieu 5, 27-30 s’inscrit précisément dans ce courant thématique.
1. Le schéma littéraire : Identique à 5, 21-26
Jésus prend un commandement majeur, le cite, puis introduit un acte intérieur « mineur », avant d’en exacerber les conséquences bien au-delà de ce que cet acte mineur mérite — car il ne classe pas les péchés par ordre d’importance, mais démantèle l’hypocrisie.
- 5, 21-26 : Commandement = meurtre → colère intérieure → même niveau de jugement → la vengeance moralisatrice mène à la « géhenne ».
- 5, 27-30 : Commandement = adultère → convoitise intérieure → même niveau de jugement → la complaisance moralisatrice conduit à la « géhenne ».
Il s’agit d’unités parallèles.
Jésus ne dit pas que la colère = le meurtre.
Et Il ne dit pas non plus que la convoitise = l’adultère.
Ces deux équivalences morales sont absurdes.
Il dit :
« Votre raisonnement intérieur moralisateur — vous croire à l’abri parce que vous évitez l’acte extérieur — est ce qui vous entraîne vers le véritable danger. »
La transposition est rhétorique et théologique, et non moraliste.
2. Pourquoi Jésus ne mentionne pratiquement jamais la moralité sexuelle ailleurs
Si la pureté sexuelle était une obsession majeure, les Évangiles seraient saturés de tels enseignements. Ce n’est pas le cas.
Au contraire :
- Jésus ne fait jamais la leçon aux prostituées sur le péché sexuel.
- Jésus parle bien davantage d’argent, d’orgueil, de violence, d’hypocrisie.
- Jésus confronte les pharisiens sans cesse, précisément à cause de leur autosatisfaction, et non à cause de leur immoralité.
Ainsi, Matthieu 5, 27-30 n’est une anomalie que si on le considère comme relevant de la morale sexuelle. Dès lors qu’on le perçoit comme un discours sur la fidélité spirituelle, il s’intègre parfaitement à l’ensemble du corpus de Jésus.
3. L’idée clé : l’adultère dans les Écritures = trahison de l’alliance
Dans la Bible hébraïque :
- L’adultère sert de métaphore à l’idolâtrie (Osée, Jérémie, Ézéchiel).
- L’infidélité d’Israël ≠ un comportement sexuel répréhensible ; il s’agit d’une déloyauté spirituelle.
- Les prophètes assimilent constamment la confiance mal placée, la loyauté partagée et l’orgueil moralisateur à un adultère contre Dieu.
Jésus hérite précisément de cet univers symbolique.
Ainsi, l’adultère = l’infidélité à la relation d’alliance, et non pas principalement une inconduite sexuelle.
Lorsqu’Il évoque l’imagerie de l’adultère, Il puise dans le réservoir prophétique :
l’arrogance moralisatrice est la véritable trahison.
4. Alors, que sont « l’œil droit » et « la main droite » ?
Jésus ne donne pas un programme littéral pour éviter la convoitise. Même l’hyperbole doit être cohérente en soi — et s’arracher un œil ou une main ne ferait pas disparaître la convoitise. Pas plus que de s’arracher les deux. Ni même de s’arracher le cerveau.
Jésus ne peut donc pas proposer une astuce morale.
Il désigne des organes symboliques.
L’« œil droit » (ὁ ὀφθαλμὸς δεξιός)
Dans le symbolisme biblique, l’œil droit est :
- l’œil du jugement
- l’œil de l’évaluation
- l’œil de l’auto-évaluation et de l’évaluation des autres
- la faculté par laquelle une personne se perçoit comme juste
L’« œil droit » est l’organe de la vision moralisatrice — le regard qui dit :
« Je n’ai pas commis d’adultère, je me situe donc du côté sûr de la loi. »
La « main droite » (ἡ δεξιὰ χείρ)
La main droite dans les Écritures est :
- la main du pouvoir
- la main de l’action
- la main de l’accomplissement moral
- la main par laquelle on construit sa propre justice
Elle symbolise la force morale perçue.
Ainsi, l’œil droit = la perception moralisatrice.
La main droite = l’accomplissement moralisateur.
Ce sont ces éléments qui doivent être « coupés » ou « arrachés ».
Pas les yeux. Pas les mains.
Mais les organes de l’orgueil religieux.
5. Pourquoi un seul œil et une seule main ? Parce qu’un seul suffit
Réfléchissons-y : si l’enseignement portait sur l’élimination de la luxure, un seul œil serait ridiculement insuffisant. Mais si l’enseignement porte sur l’élimination de l’arrogance, alors :
- Il suffit de perdre le « bon »—celui qui symbolise votre droiture, votre fierté morale, votre illusion de suffisance.
- Le perdre suffit à vous sauver.
Jésus affirme qu’un seul acte d’humilité sincère, un seul effondrement de l’attitude moralisatrice, empêche l’adultère spirituel bien plus grave — l’adultère qui consiste à se fier à soi-même.
6. Pourquoi la brisure élimine la convoitise (point de vue psychologique)
Cette observation est à la fois psychologiquement correcte et spirituellement profonde :
« Une personne brisée, repentante et affligée s’humilie déjà à un point tel que le regard lubrique n’est même plus possible. »
Exactement.
La hiérarchie des besoins s’effondre vers le bas.
Lorsque les fondements spirituels de quelqu’un tremblent — lorsqu’il craint d’être séparé de Dieu —, les fantasmes sexuels sont la dernière chose qui lui vient à l’esprit.
Ce n’est pas un hasard. L’enseignement symbolique de Jésus fonctionne précisément parce qu’il correspond à une vérité psychologique profonde :
L’orgueil engendre la convoitise.
L’humilité la désarme.
Ainsi, l’appel à « s’arracher l’œil droit » signifie :
Sortez de l’illusion selon laquelle vous êtes juste. Perdez votre confiance en vous sur le plan moral. Laisse cette fausse identité être détruite.
Le problème de la convoitise se résout de lui-même car le cancer plus profond — l’esprit d’autosatisfaction — est éliminé.
7. Pourquoi cela mène naturellement au passage sur le divorce
Encore une fois, tout à fait exact.
L’enseignement sur le divorce ne concerne pas principalement le mariage humain ; c’est une parabole sur la fidélité à l’alliance.
- Les pharisiens « divorcent » de Dieu avec désinvolture.
- Ils rompent facilement leur parole.
- Ils se justifient juridiquement.
- Ils croient que la justice consiste en une exactitude technique, et non en une loyauté spirituelle.
La section sur la convoitise et l’adultère débouche sur celle du divorce précisément parce que le véritable sujet est la fidélité à l’alliance, et non l’anatomie ou les pulsions sexuelles.
Résumé : Ce que Jésus dit réellement
Voici le passage dans sa véritable structure théologique :
- Vous pensez que l’adultère est une trahison sexuelle extérieure.
- Mais l’adultère spirituel commence par un cœur qui se croit juste — bien avant tout acte.
- Par conséquent, détruisez l’organe de l’arrogance, même si cela doit vous coûter votre « œil droit » ou votre « main droite ».
- Mieux vaut perdre la partie orgueilleuse de vous-même que d’être détruit dans la Géhenne réservée aux arrogants.
La moralité sexuelle en est le symbole.
L’arrogance est la cible.
La fidélité à l’alliance en est le sens profond.