La parabole du riche insensé est souvent interprétée comme une mise en garde contre l'avidité et l'accumulation de richesses. Bien que cela fasse certainement partie du récit, une telle lecture néglige souvent le contexte initial de la parabole. Jésus ne raconte pas cette histoire de manière isolée. Il la raconte en réponse à une demande très précise.
Un homme s'approche de lui et dit :
« Maître, dis à mon frère de partager l'héritage avec moi. »
Il ne s'agit pas d'une question philosophique, ni d'une interrogation théologique. C'est un différend pratique concernant un héritage. Un frère estime être lésé et souhaite que Jésus, en tant que maître respecté, intervienne et tranche le différend.
Jésus refuse immédiatement.
« Homme, qui m'a établi juge ou exécuteur testamentaire entre vous ? »
La plupart des lecteurs considèrent cet échange comme une simple introduction avant de passer à la parabole elle-même. Pourtant, il pourrait bien être la clé de compréhension de toute l'histoire.
En réalité, Jésus affirme que ce différend n'aurait pas dû lui être soumis. La personne la mieux placée pour régler l'héritage était celle qui l'avait accumulé. La responsabilité incombait au défunt de son vivant. Une fois décédé, d'autres doivent assumer les conséquences de ses dispositions, qu'elles soient prises ou non.
Dans cette perspective, l'homme riche de la parabole apparaît sous un jour nouveau.
Le texte n'affirme jamais qu'il ait acquis sa richesse malhonnêtement. En réalité, sa prospérité provient d'une récolte abondante :
« La terre d'un homme riche produisit en abondance.»
Sa première préoccupation n'a rien d'irrationnel en soi.
« Que vais-je faire, puisque je n'ai nulle part où entreposer ma récolte ?»
Il s'agit d'un problème légitime. Si un agriculteur produit soudainement bien plus que prévu, il peut avoir besoin d'espace de stockage supplémentaire. Construire des granges plus grandes n'est pas une folie en soi. C'est une solution pratique.
Pourtant, cet homme est qualifié de « fou ».
Pourquoi ?
La réponse réside peut-être non pas dans ses projets, mais dans ce qu'il néglige.
L'homme riche planifie soigneusement l'emplacement de son grain, mais ne semble jamais se soucier de son sort après sa mort. Il résout le problème du stockage en ignorant complètement celui de la succession.
Sa préoccupation est :
« Où vais-je entreposer mes récoltes ? »
Mais un homme prudent se demanderait aussi :
« Qui les héritera après moi ? »
L'ironie de la parabole réside dans le fait qu'elle commence par une dispute d'héritage et se termine par une question d'héritage.
Au début, deux frères se disputent apparemment les biens d'un défunt.
À la fin, Dieu demande :
« Alors, à qui appartiendra ce que vous avez accumulé ? »
La symétrie littéraire est remarquable.
L'homme riche a consacré toute son énergie à accumuler des richesses et à accroître sa capacité de stockage, sans pour autant s'attaquer au problème même qui avait conduit le premier à se tourner vers Jésus. Le différend successoral qui se présente devant Jésus pourrait bien être la conséquence des agissements d'un autre homme riche qui n'a jamais réglé ses affaires avant de mourir.
Le riche insensé représente donc bien plus qu'un homme aux possessions excessives. Il représente un homme qui a mal compris les responsabilités liées à la possession, car il a oublié que, par ses propres moyens, il ne peut ajouter un seul jour à sa vie.
L'abondance ne se limite pas aux problèmes de stockage.
Elle engendre des problèmes de gestion.
Elle pose des problèmes de succession.
Elle crée des problèmes familiaux.
Elle engendre des problèmes juridiques.
Elle soulève des questions auxquelles il faudra bien répondre.
L'homme riche ne perçoit que le premier de ces problèmes, car il est excessivement sûr de lui et rongé par une cupidité insensée.
Ceci rejoint directement la mise en garde contre la cupidité qui précède la parabole.
La cupidité ne se limite pas au riche fermier.
La querelle d'héritage est déjà un exemple flagrant d'avidité à l'œuvre.
Le père accumule des richesses. Les enfants se disputent ces richesses.
Le père se demande comment les préserver. Les enfants se demandent comment les acquérir.
Les deux générations sont obsédées par les possessions.
La querelle elle-même suggère qu'aucun des deux camps n'est satisfait de ce que l'autre considère comme juste. Si la justice parfaite et la bienveillance mutuelle régnaient en maîtres, il ne serait probablement pas nécessaire d'impliquer Jésus. Le conflit existe précisément parce que chaque camp veut plus que ce que l'autre juge approprié.
Ainsi, l'avidité se manifeste aux deux extrémités de l'histoire.
Le père est consumé par l'accumulation.
Les enfants sont consumés par le partage.
Tous deux sont préoccupés par le même trésor.
Pourtant, la leçon la plus profonde de la parabole ne concerne peut-être pas du tout la richesse.
Elle concerne le temps.
La plus grande erreur de l'homme riche est de ne pas avoir construit de plus grandes granges. Sa plus grande erreur est de s'arroger un avenir qui ne lui appartient pas.
Ses projets s'étendent sur de nombreuses années :
« Tu as de quoi vivre confortablement pendant longtemps. Prends ton temps. Mange, bois et amuse-toi. »
Pourtant, rien ne garantit son avenir, même pour demain.
C'est là la sagesse pratique au cœur de cette histoire.
Un homme prudent sait qu'il ne peut subvenir à ses besoins au-delà d'un seul jour. Tout projet est incertain. Tout ouvrage est soumis à la fatalité. Tout propriétaire est voué à mourir. Tout héritier est voué à mourir. Tout bénéficiaire d'un héritage deviendra un jour celui qui en donnera un.
Le riche insensé se comporte comme si sa vie était assurée parce que ses réserves de blé sont à l'abri.
Mais le blé ne garantit pas la vie.
Les granges ne garantissent pas la vie.
La propriété ne garantit pas la vie.
L'héritage ne garantit pas la vie.
La mort demeure une réalité pour les riches comme pour les pauvres.
Ceci transforme le sens de la parabole.
Le riche insensé n'est pas simplement un homme qui possède trop de blé.
C'est un homme qui a mal hiérarchisé ses priorités.
Il a résolu les problèmes de stockage en négligeant ceux de succession.
Il a planifié sa richesse, mais pas sa mortalité.
Il a pensé à préserver ses biens, mais pas à ceux qui en subiraient les conséquences après sa disparition.
En fin de compte, cette histoire nous rappelle que la richesse n'est pas simplement quelque chose à acquérir. Elle impose des responsabilités. Plus on possède, plus il faut considérer attentivement les obligations qui accompagnent ces possessions.
C'est pourquoi la véritable question soulevée par la parabole n'est pas :
« Quelle quantité de richesse une personne devrait-elle posséder ?»
Elle est plutôt :
« Cette personne s'est-elle souvenue qu'elle ne vivra peut-être pas assez longtemps pour réaliser ses projets de demain ?»
Le riche insensé s'est souvenu de ses greniers.
Il a oublié sa mortalité.
Et parce qu'il a oublié sa mortalité, il a oublié l'héritage qu'il laisserait inévitablement derrière lui.
La pensée de l'héritage aurait naturellement dû susciter un peu d'humilité.