À première vue, Jésus semble se contredire au sujet de la prière. D'un côté, il met en garde ses disciples contre l'imitation des païens qui croient être exaucés par la multiplication de leurs prières. De l'autre, il les exhorte à plusieurs reprises à persévérer dans la prière. Cette apparente tension a eu des conséquences désastreuses : les chrétiens ont adopté la pratique même que Jésus rejetait, la justifiant par son appel à la persévérance. La prière est devenue une question de quantité – plus de mots, plus de répétitions, plus d'intensité – tandis que son sens profond s'est peu à peu évanoui.
La solution à cette tension ne réside pas dans la quantité de nos prières, mais dans l'objet de nos prières.
Jésus ne rejette pas la persévérance en tant que telle ; il rejette la persévérance païenne, celle qui vise à obtenir des biens périssables, des faveurs divines ou une supériorité morale. Le Notre Père est la clé qui permet de comprendre cette distinction, car il est différent de toute prière païenne – non par sa brièveté, mais par son contenu. Chaque verset réoriente notre désir, le détournant de ce qui est attrayant, comestible, impressionnant ou mesurable, pour le tourner vers ce qui est nourrissant, exigeant et transformateur intérieurement.
Lorsque Jésus nous enseigne à demander notre « pain quotidien », il ne nous invite pas à nous inquiéter des calories ou du plaisir gustatif. Ailleurs, il évoque un tout autre pain : celui qui découle de l'accomplissement de la volonté de Dieu. Nous l'avons déjà vu vivre de ce pain. Dans le désert, il jeûne pendant quarante jours. Dans les villages, il s'épuise à servir les foules, négligeant ses propres besoins. Ce pain est une véritable nourriture, pourtant, d'un point de vue terrestre, il est amer, insipide et peu appétissant. Il permet de survivre, mais n'apporte pas le réconfort.
C'est ce pain-là que nous sommes appelés à demander dans nos prières – et c'est précisément celui que nous remplaçons discrètement par autre chose. Nous réinterprétons la prière pour qu'elle corresponde à nos désirs. Nous prions pour le pain périssable, et non pour celui qui nourrit. Dieu sait que nous avons besoin de nourriture, tout comme il sait que nous avons besoin d'un abri et de repos. Mais ce que Jésus nous invite à examiner, c'est si nous savons nous-mêmes ce dont nous avons réellement besoin.
Cette même distorsion se retrouve dans la manière dont on prie pour obtenir la miséricorde. Païens et chrétiens rivalisent souvent de sacrifices, de supplications et d'humilité, croyant que la miséricorde s'obtient par l'intensité. Or, le Notre Père équilibre la demande de miséricorde par une déclaration de miséricorde déjà accordée : « Pardonne-nous comme nous pardonnons.» Le chemin est symétrique. La miséricorde ne s'obtient pas par la seule supplication, mais en devenant miséricordieux. La prière païenne rompt cet équilibre et ne demande qu'à recevoir, jamais à devenir.
La dernière requête est peut-être la plus difficile à accepter : celle d'être épargné d'une grandeur spirituelle que nous ne pouvons assumer. « Ne nous soumets pas à la tentation » ne se limite pas à la faute morale ; elle concerne la tentation de juger, de comparer, de se mesurer aux autres. Jésus l'illustre dans la parabole du pharisien et du publicain : l'un se vante spirituellement, l'autre reste à distance. La religiosité païenne, qu'elle soit ancienne ou moderne, tend toujours vers la compétition. Qui a le plus prié ? Qui a le plus jeûné ? Qui a fait le plus de sacrifices ? Qui est le plus proche de Dieu ?
La persévérance, souvent mal comprise, alimente cette course effrénée.
Une simple analogie permet de mettre le problème en lumière. Dieu est comme une mère partie faire ses courses. Elle sait déjà ce qui est bon pour vous et ce que vous croyez bon pour vous – et elle compte bien vous apporter les deux. Mais au lieu de lui faire confiance, vous la harcelez de messages : sucre, bonbons, sucre, bonbons, encore et encore. Vous ne demandez jamais les aliments que vous n’aimez pas mais que vous savez bons pour votre santé. Vous insistez bruyamment sur ce qui vous nuit et restez silencieux sur ce qui vous nourrit.
Dieu sait que nous avons besoin de pain périssable. Mais ce qui lui ferait vraiment plaisir, c’est de nous entendre lui demander – librement et en toute connaissance de cause – aussi la meilleure nourriture.
Voilà ce que Jésus entend par persévérance. Non pas la répétition incessante de mots, et certainement pas la récitation mécanique du Notre Père des milliers de fois, mais un attachement constant à son essence. Continuer à prier pour les mêmes choses difficiles : le pain qui ne nous flatte pas, la miséricorde qui nous oblige, l’humilité qui tempère notre orgueil spirituel.
Cette persévérance est difficile. Elle va à l'encontre de l'instinct. Elle canalise le désir au lieu de le satisfaire. Mais c'est précisément cette persévérance qui transforme une personne de l'intérieur. Le Notre Père n'est pas une formule magique à répéter ; c'est un modèle à intégrer jusqu'à ce qu'il devienne une seconde nature.
Prier comme Jésus l'enseigne, ce n'est pas prier davantage, c'est prier avec plus de sincérité.