Bien-aimés,
lorsque Jésus regarda ce petit groupe de disciples sur la colline et leur dit : « Vous êtes le sel de la terre », il ne leur adressait pas un compliment. Il révélait un mystère : la pérennité du monde repose sur l’amour souffrant des justes.
Dans le monde antique, le sel empêchait la décomposition. Le sel maintenait la cohésion. Le sel rendait la vie possible quand tout le reste pourrissait. Et Jésus osa dire – non pas aux rois, non pas aux philosophes, non pas aux puissants – mais à de simples disciples comme vous et moi :
« Vous préservez ce monde. »
Mais comment ? Qu’est-ce qui fait de nous le sel de la terre ?
Il nous l’a dit un instant auparavant :
« Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte et qu’on vous persécute… » (Mt 5, 11)
Le sel vient d’un endroit inattendu.
Le sel vient du corps.
Des larmes et de la sueur.
Nous produisons du sel lorsque nous pleurons pour les autres, lorsque nos cœurs se brisent pour les opprimés, lorsque notre compassion est si profonde que les larmes coulent spontanément. Nous produisons du sel lorsque nous servons, lorsque nous œuvrons pour le bien d'autrui, lorsque notre énergie est déversée dans l'amour et que notre front brille de la sueur d'un travail fidèle.
Voilà le sel du Royaume : le sel des larmes et de la sueur.
Ainsi, Jésus juxtapose ces deux vérités :
- Vous serez persécutés.
- Vous êtes le sel de la terre.
Il nous dit que nos épreuves, nos blessures, nos souffrances injustes ne sont pas vaines. Elles ne sont pas vaines. Ce ne sont pas de simples malheurs. Ce sont précisément là que Dieu puise en nous le sel qui empêche le monde de sombrer dans le chaos.
Pensons aux prophètes : Jérémie, qui pouvait à peine parler sans pleurer ; Amos, consumé par la sueur du labeur et l'indignation ; Ézéchiel, qui portait le fardeau symbolique d'une génération rebelle. Aucun d'eux n'a préservé le monde par l'épée ou la ruse. Ils l'ont préservé par des larmes inéluctables et une sueur irrésistible.
Leur souffrance a préservé Israël.
Votre souffrance préserve le monde.
De même que le sel préserve de la pourriture, votre patience et votre persévérance dans un monde hostile deviennent une grâce cachée pour tous ceux qui vous entourent. Chaque larme versée pour avoir refusé de haïr… chaque goutte de sueur versée pour avoir insisté sur l’amour… chaque blessure absorbée pour avoir renoncé à la vengeance… tout cela renforce le tissu moral du monde bien plus que les armées ou les lois.
Le monde survit parce que les justes ne l’ont pas abandonné.
C’est pourquoi Jésus avertit :
« Si le sel perd sa saveur, il ne sert plus à rien… »
Que signifie le fait que le sel perde sa saveur ?
Cela signifie qu’un disciple qui ne pleure pas et ne sert pas –
qui refuse la compassion, évite le sacrifice et fuit la persécution –
a perdu ce qui donne au monde l’espoir.
Sans compassion, sans larmes, le monde devient dur et fragile.
Sans service, sans effort, le monde sombre dans l’apathie et le déclin.
Sans la souffrance des justes, la société se ronge de l’intérieur.
Le sel qui ne pique pas, le sel qui ne conserve pas, le sel qui ne se répand pas –
Jésus dit qu’il ne sert à rien.
Mais il ne s’arrête pas au sel.
Il poursuit :
« Vous êtes la lumière du monde.»
Et dans ce monde, la lumière était synonyme de feu.
Une lampe était une flamme ardente.
Le feu donne de la lumière en se consumant, en dévorant l’huile même qui l’alimente.
Alors Jésus nous révèle un second mystère :
Le sel préserve le monde, mais le feu révèle Dieu. Et tous deux exigent le don de soi.
Vos larmes deviennent sel.
Votre sueur devient sel.
Vos souffrances deviennent le conservateur du monde.
Et votre amour ardent – votre volonté de vous donner entièrement – devient la lumière du monde.
Jésus dit : « Que votre lumière brille, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père.»
Il ne dit pas : « Qu’ils vous glorifient. » Car lorsque les gens voient une vie embrasée d'un amour désintéressé, ils regardent instinctivement au-delà de la flamme et glorifient Celui qui l'a allumée.
Ainsi donc, chers frères et sœurs, ne méprisez pas les larmes versées pour avoir aimé ceux qui sont difficiles à aimer. Ne méprisez pas la sueur versée au service de ceux qui ne peuvent vous le rendre. Ne méprisez pas les blessures reçues en restant fidèles au Christ dans un monde qui lui résiste.
Ce ne sont pas des signes de défaite. Ce sont des signes que vous devenez ce que Jésus a dit que vous êtes déjà :
le sel de la terre et la lumière du monde.
Le monde a besoin de vos larmes.
Le monde a besoin de votre sueur.
Le monde a besoin de votre feu.
Et le Père qui voit dans le secret, vous récompensera publiquement, car vous préservez sa création et vous révélez sa gloire par l'offrande même de votre vie.
Amen.