Résumé
Matthieu 28, 19 est souvent cité comme une formule trinitaire explicite. Cet article soutient qu’une telle interprétation n’est pas étayée sur le plan linguistique, qu’elle est exégétiquement incompatible avec la pratique baptismale du Nouveau Testament et qu’elle est théologiquement en décalage avec les principes de l’enseignement de Jésus lui-même. Un examen plus approfondi de l’expression grecque εἰς τὸ ὄνομα montre que ce verset n’exprime pas une formule liturgique, mais une transformation orientée vers un but. Le « Nom » commun au Père, au Fils et au Saint-Esprit n’est pas une identité métaphysique, mais une caractéristique morale et relationnelle — l’attribut divin de la miséricorde. Le baptême est donc l’entrée rituelle dans cette miséricorde divine, en accord avec le « baptême de repentance » de Jean-Baptiste et le « baptême pour le pardon des péchés » de Pierre. Les preuves scripturaires et la pratique des premiers chrétiens confirment la nature non formulée et non trinitaire de ce passage.
1. Introduction
Matthieu 28, 19 — souvent appelé la Grande Mission — contient l’une des formules rituelles les plus débattues de la littérature chrétienne primitive :
«Allez donc et faites de toutes les nations des disciples, en les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». (Mt 28, 19, NRSV)
La théologie chrétienne traditionnelle a interprété cela comme l’instauration par Jésus d’une formule baptismale trinitaire. Cependant, une telle interprétation suppose que « au nom » renvoie à une formule verbale plutôt qu’à un acte directionnel ou intentionnel.
Le but de cet article est de réexaminer cette hypothèse en :
- procéder à une analyse linguistique de l’expression εἰς τὸ ὄνομα ;
- montrer comment l’usage biblique et celui du Second Temple du terme « nom » renvoie au caractère plutôt qu’à une « personne » ;
- comparer l’expression de Jésus à d’autres expressions baptismales du Nouveau Testament ;
- analyser la pratique baptismale dans les Actes et les écrits chrétiens primitifs ;
- développer les implications théologiques du baptême en tant qu’« immersion dans la miséricorde divine ».
2. Analyse linguistique de la locution prépositionnelle εἰς τὸ ὄνομα
2.1 La signification de εἰς + accusatif
En grec classique et en koinè, εἰς accompagné de l’accusatif exprime normalement :
- la direction (« dans », « vers »),
- le but / l’objectif (« au nom de »),
- le résultat (« conduisant à »).
Elle n’est pas utilisée pour indiquer l’instrument d’une formule rituelle, ni n’est la préposition standard pour « au nom de » dans les contextes juridiques (pour lesquels ἐν + datif est typique).
Exemples de constructions εἰς exprimant un but ou un résultat
- εἰς μετάνοιαν — « dans le but de la repentance » (Mt 3, 11)
- εἰς ἄφεσιν τῶν ἁμαρτιῶν — « pour le pardon des péchés » (Actes 2, 38)
- εἰς τὸν θάνατον — « dans la mort » (Romains 6, 3)
- εἰς θεὸν — « vers Dieu » (1 Pierre 1, 21)
Dans aucun de ces exemples, εἰς ne fait référence à une formule prononcée. Il indique toujours un but, une direction ou une transformation.
2.2 Application de ce principe à Matthieu 28, 19
Ainsi, εἰς τὸ ὄνομα dans Matthieu 28, 19 se traduit donc au mieux par :
- « dans le Nom »,
- « vers le Nom »,
- « dans le but du Nom ».
Cela fait du baptême une transformation initiatique, et non une récitation liturgique.
3. La sémantique du « nom » (ὄνομα / שֵׁם) dans la littérature biblique
3.1 Le nom en tant que caractère / réputation
Dans les idiomes hébreu et grec, un « nom » n’est pas avant tout une étiquette, mais un résumé du caractère ou de la réputation.
Textes classiques :
- Prov 22, 1 — « Mieux vaut un bon nom que de grandes richesses. »
Parallèles grecs :
- ὄνομα καλόν (bon nom) = bon caractère, réputation honorable.
3.2 Le Nom de Dieu révélé comme miséricorde
Les Écritures définissent systématiquement le Nom de Dieu à travers des qualités morales, et non des catégories métaphysiques.
Bible hébraïque
Exode 34:6–7 — Dieu révèle son nom à Moïse :
« YHWH, YHWH, un Dieu miséricordieux et compatissant, lent à la colère… qui pardonne l’iniquité. »
- Le Psaume 103, 8 fait écho à ce même Nom.
Nouveau Testament
Luc 6, 36 —
« Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux. »
Il s’agit là d’un appel direct au Nom de Dieu en tant qu’expression de Son caractère essentiel.
3.3 L’utilisation du « Nom » par Jésus
Jésus utilise le « nom » pour exprimer l’identité morale :
- « J’ai manifesté Ton Nom aux disciples » (Jean 17:6).
Il n’a manifestement pas prononcé le Tétragramme ; Il a révélé le caractère de Dieu.
Ainsi, le « Nom » commun au Père, au Fils et à l’Esprit dans Matthieu 28, 19 s’interprète au mieux comme leur attribut divin commun — à savoir, la miséricorde.
4. Comparaison avec d’autres expressions baptismales du Nouveau Testament
Le baptême dans le Nouveau Testament est systématiquement décrit en termes axés sur un objectif, et non en termes de récitation d’une formule.
4.1 Jean-Baptiste : le baptême de repentance
«Je vous baptise en vue de la repentance ». (Matthieu 3, 11)
L’objectif est la transformation de l’esprit et du cœur, exprimée par l’humilité et la confession.
4.2 Pierre : le baptême pour le pardon
« Faites-vous baptiser… pour le pardon des péchés ». (Actes 2, 38)
Là encore, l’accent est mis sur le résultat, et non sur des formules verbales.
4.3 Paul : le baptême en Christ et dans la mort
«Nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ avons été baptisés dans sa mort ». (Romains 6, 3)
L’essentiel réside dans la participation à la vie transformatrice du Christ.
4.4 Cohérence avec Matthieu 28, 19
Ainsi, la formulation de Matthieu s’inscrit dans ce schéma : le baptême est orienté vers une transformation — dans le Nom divin (= le caractère), et non dans une formule doctrinale.
5. Preuves scripturaires et historiques contre une interprétation trinitaire de la formule
5.1 Actes : chaque baptême se fait au nom de Jésus seul
Le livre des Actes montre de manière cohérente la pratique apostolique :
- Actes 2:38 — au nom de Jésus-Christ
- Actes 8:16 — au nom du Seigneur Jésus
- Actes 10:48 — au nom de Jésus-Christ
- Actes 19, 5 — au nom du Seigneur Jésus
Si Matthieu 28, 19 était une formule liturgique obligatoire, les apôtres auraient systématiquement ignoré le commandement de Jésus — une conclusion impossible.
5.2 Écrits chrétiens primitifs
La Didachè (fin du Ier / début du IIe siècle) contient un modèle baptismal triadique, mais ne le traite pas comme un élément dogmatique ou métaphysique. La liturgie chrétienne primitive fait preuve de diversité, et non d’uniformité.
Cette diversité indique qu’il n’existait pas de « formule trinitaire » figée dans les toutes premières communautés chrétiennes.
6. Implications théologiques : le nom divin commun, « Miséricorde »
6.1 La miséricorde comme attribut unificateur
Le Père :
- Luc 6, 36 — « Le Père est miséricordieux. »
- Exode 34, 6 — Nom = miséricorde.
Le Fils :
- Luc 23, 34 — « Père, pardonne-leur. »
- Matthieu 9, 13 — « Je veux la miséricorde, et non le sacrifice. »
L’Esprit :
- Gal 5, 22–23 — le fruit comprend la douceur, la patience.
- Rom 5, 5 — l’amour de Dieu répandu dans les cœurs par l’Esprit.
6.2 Le baptême comme entrée dans la miséricorde divine
Par conséquent, « baptiser au Nom » est un baptême dans le caractère commun du Père, du Fils et de l’Esprit :
la vie de miséricorde, de pardon et de compassion.
7. Conclusion
Matthieu 28, 19, lorsqu’on le lit selon la force linguistique de εἰς τὸ ὄνομα, l’usage biblique du « nom », les modèles baptismaux du Nouveau Testament et l’accent éthique mis par l’enseignement même de Jésus, ne peut être compris comme instituant une formule baptismale trinitaire.
Au contraire, Jésus ordonne à ses disciples de plonger les convertis dans le caractère divin, le Nom partagé par le Père, le Fils et l’Esprit — le Nom de la miséricorde.
Ainsi, le baptême n’est pas une formule, mais une transformation ; il n’est pas métaphysique, mais éthique ; il n’est pas doctrinal, mais relationnel. C’est l’entrée dans une vie façonnée par la miséricorde de Dieu, révélée dans le Père, incarnée par le Fils et actualisée chez les croyants par le Saint-Esprit.