Lorsque Jésus affirme être venu « donner sa vie en rançon pour beaucoup » (Évangile selon Matthieu 20,28), cette phrase est souvent considérée comme un fondement de l'expiation substitutive – l'idée que Jésus est mort pour payer une dette envers Dieu au nom de l'humanité. Or, cette interprétation revient à sortir cette parole de son contexte et à y projeter un cadre juridique que Jésus n'évoque jamais.
Le contexte de ce passage n'est ni le péché, ni la culpabilité, ni le châtiment, ni la satisfaction divine. Il est question de grandeur.
Jésus répond au désir de reconnaissance de ses disciples. Il remet en question leurs idées reçues en déclarant que, dans le royaume de Dieu, la grandeur se manifeste vers le bas, et non vers le haut. Plus on s'élève selon les critères célestes, plus on s'abaisse au service des autres. L'autorité est redéfinie comme un don de soi, et non comme une domination.
C'est au point culminant de cet enseignement que Jésus donne son propre exemple. Bien qu'il soit le Fils de Dieu, il n'est pas venu pour être servi, mais pour servir – et pour servir avec un tel dévouement qu'il est prêt à risquer sa propre vie pour les autres. L'expression « donner sa vie en rançon » exprime l'idéal du service désintéressé, et non une théorie de remboursement d'une dette cosmique.
Dans l'expérience humaine courante, une rançon n'implique pas de remboursement légal. Il peut s'agir d'intervenir pour épargner autrui. Si une seule personne peut vivre, l'amour peut choisir de mourir pour qu'une autre survive. Ce n'est pas une expiation, mais une interposition. C'est absorber le mal pour préserver une vie, et non satisfaire un créancier.
Cette interprétation est confirmée ailleurs. Dans l'Évangile selon Jean 18,8, Jésus s'offre explicitement pour que ses disciples soient libres : « Si vous me cherchez, laissez partir ceux-ci. » Personne ne parle d'expiation. Aucune dette n'est payée. Jésus s'avance simplement pour que d'autres ne soient pas emmenés.
De même, lorsque Jésus dit qu'il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis, l'accent n'est pas mis sur une substitution légale, mais sur un amour désintéressé. Et Jésus étend cet amour même à ses ennemis. Si la flèche du bourreau s'abattait sur un condamné, Jésus s'interposerait, non pour rembourser une dette, mais pour sauver une vie.
L'expiation substitutive soulève également un problème moral. L'expiation implique le remboursement d'une dette. Celui qui paie acquiert un ascendant moral sur le débiteur et le créancier. Or, dans la théologie chrétienne, le créancier supposé est Dieu. Si le Fils rembourse la dette de l'humanité et la libère ensuite, il surpasse implicitement le Père en miséricorde. Cela rompt l'unité morale que Jésus affirme constamment lorsqu'il dit que le voir, c'est voir le Père.
Plus important encore, l'expiation n'est pas un service. L'expiation requiert pouvoir, suffisance et la capacité de compenser les manquements d'autrui. Le service, tel que Jésus le définit, exige le contraire : un abaissement de soi sans ascendant, un amour qui ne se préserve pas et ne revendique aucune supériorité.
Matthieu 20:28 ne parle pas d'un être existentiellement supérieur réglant des comptes que nul autre ne pouvait régler. Il s'agit d'une vie entièrement consacrée aux autres. Jésus ne décrit pas une transaction. Il révèle ce à quoi ressemble l'amour divin lorsqu'il est vécu jusqu'au bout.
La croix, dès lors, n'est pas une simple inscription dans un registre.
Elle est l'expression ultime du service :
un amour qui s'engage pour que d'autres puissent vivre.