Plusieurs passages des Évangiles s'éclairent si l'on considère l'activité démoniaque comme un problème persistant, à la fois environnemental et relationnel, plutôt que comme un simple incident technique résolu par une expulsion ponctuelle.
Examinons les indices.
Premièrement, il y a le cas de Marie-Madeleine.
Les Évangiles rapportent que sept démons sont sortis d'elle. L'interprétation courante y voit généralement un événement dramatique unique impliquant sept démons simultanément. C'est tout à fait possible. Mais le texte lui-même n'explique pas le processus en détail. Le chiffre sept, surtout dans la littérature biblique, est souvent porteur de connotations symboliques de plénitude, d'achèvement ou de récurrence. Dès lors, une autre possibilité apparaît naturellement :
Ce passage pourrait décrire non seulement le nombre de démons, mais aussi la gravité, la persistance ou la nature répétée de l'affliction.
Ce qui rend ce passage intrigant, c'est la proximité constante de Marie avec Jésus. Elle apparaît régulièrement à ses côtés, même lorsque beaucoup d'autres disparaissent. Les explications courantes mettent généralement l'accent sur la gratitude, le fait d'être disciple ou la dévotion. Ces explications peuvent toutes être vraies. Mais ce modèle ouvre une autre possibilité :
Une personne se remettant d’une oppression démoniaque persistante peut bénéficier de la proximité continue de celle qui est capable d’assurer une gestion spirituelle adéquate, car elle-même en est incapable.
Que l’on accepte ou non cette conclusion, il s’agit assurément d’une possibilité qui s’intègre au schéma plus large que nous explorons.
Deuxièmement, il y a le passage remarquable des Évangiles de Matthieu 12 et de Luc 11 concernant l’esprit qui revient :
Un esprit impur quitte une personne, erre dans des lieux arides en quête de repos, puis dit : « Je retournerai dans ma maison.»
Ce passage est souvent étrangement négligé en démonologie populaire, bien qu’il s’agisse de l’une des plus longues explications directes de Jésus sur le comportement démoniaque.
L’observation la plus évidente est la suivante :
Le démon s’attend à ce que le retour soit possible.
En effet, cet avertissement n’a de sens que si le retour fait partie du schéma normal.
À mon avis, cela devient fondamental.
Si les démons sont des parasites qui ont désespérément besoin de l'environnement de leur hôte, pourquoi s'attendre à ce qu'une victoire ponctuelle résolve le problème définitivement ?
Personne ne s'attend à ce qu'une maison partiellement abandonnée reste inhabitée par des squatteurs simplement parce qu'elle en a été débarrassée.
Personne ne s'attend à ce qu'un jardin reste exempt de mauvaises herbes indéfiniment parce qu'il a été désherbé une fois.
La métaphore même utilisée par Jésus souligne une présence constante plutôt qu'une finalité.
Troisièmement, il y a le passage du garçon possédé.
Remarquez ce que Jésus dit lorsqu'il chasse l'esprit :
« N'entrez plus jamais en lui.»
Faites une observation de bon sens.
Pourquoi préciser cela ?
Si le départ définitif était automatique, cette phrase serait superflue.
Un ordre tel que :
« Laisse-le »
suffirait.
L'ajout :
« N'entrez plus jamais en lui »
implique que le retour est au moins envisageable.
L'exception n'a de sens que dans le contexte d'une règle plus générale. Quatrièmement, le modèle environnemental que je présente ici tire sa force de la manière dont Jésus détourne constamment l'attention des mécanismes démoniaques pour la porter sur la prière, la foi et la vigilance.
Lorsque les disciples échouent, Jésus n'enseigne pas :
- les systèmes de classification,
- la hiérarchie des démons,
- les noms cachés,
- les procédures techniques.
Il les oriente plutôt vers :
- la prière,
- la foi,
- l'état spirituel.
Cela est très similaire à la démarche de quelqu'un qui se soucie non seulement d'éliminer les parasites, mais aussi de préserver son environnement.
L'attention se déplace de :
« Comment tuer ce parasite en particulier ?»
à :
« Comment maintenir des conditions qui ne favorisent pas l'infestation ?»
Il s'agit d'une approche fondamentalement différente.
Le point fort de mon argumentation réside cependant peut-être dans le lien entre la récurrence des phénomènes démoniaques et la négligence de l'environnement.
Je développe l'idée que la manifestation démoniaque n'est pas seulement le problème de la personne affectée. Cela reflète une négligence plus générale au sein d'une communauté, d'une famille ou d'un environnement spirituel.
Si tel est le cas, la récurrence devient presque inévitable.
Pourquoi ?
Parce que la négligence se résout rarement définitivement par une seule action.
- Une amitié négligée exige des soins constants.
- Un foyer négligé exige un entretien constant.
- Un jardin négligé exige des soins constants.
- Une communauté négligée exige une responsabilité constante.
La même logique s'applique naturellement ici.
Selon ce modèle, le véritable combat ne réside pas dans le moment spectaculaire de l'expulsion, mais dans le travail long et souvent ingrat qui suit.
L'exorcisme n'est que le point de départ.
La véritable tâche consiste alors à :
- restaurer la personne,
- restaurer les relations,
- restaurer l'attention,
- restaurer la responsabilité,
- restaurer la foi,
- restaurer l'ordre.
Autrement dit, reprendre possession de son « foyer ».
Ceci correspond également à l'idée que la personne possédée agit comme un miroir.
Le miroir ne reflète pas principalement l'état du démon.
Il reflète l'état de l'environnement.
Et les environnements ne restent pas sains par nature.
Elles requièrent des soins constants.
Ainsi, dans ce contexte, la démonologie s'intéresse moins à la guerre contre les démons qu'à la gestion responsable des biens.
La question cruciale n'est plus :
« Comment chasser les démons ?»
mais plutôt :
« Comment éviter que la maison ne soit à nouveau négligée ?»
À présent, penchons-nous sur une nuance essentielle pour bien la comprendre.
Mon propos n'est pas précisément celui-ci :
« Gardez la maison propre et les démons ne reviendront pas »,
car les paroles de Jésus :
« La maison est balayée et rangée.»
contrediraient directement cette affirmation. La maison est déjà propre, et pourtant l'esprit revient.
La distinction que je cherche à établir est la suivante :
L'ordre n'est pas synonyme d'occupation.
Voici la phrase clé.
La maison dans l'exemple de Jésus est :
- balayée,
- propre,
- rangée,
mais elle est aussi :
- vide ou partiellement vide.
Le problème n'est pas la saleté.
Le problème, c'est l'inoccupation.
Imaginez deux maisons.
Maison A
Propre.
Balayée.
Rangée.
Personne n'y habite.
Maison B
Plus désordonnée.
Des gens y vivent.
Des enfants courent partout.
Des amis viennent leur rendre visite.
Il y a même les petits désagréments de la vie en communauté.
La vie est présente.
Laquelle est la plus facile à occuper pour un squatteur ?
Évidemment, celle qui est abandonnée.
Non pas parce qu'elle est sale.
Parce qu'elle est laissée à l'abandon.
Cela correspond beaucoup plus à ma conception de la négligence.
J'aimerais utiliser l'analogie du microbiome.
La médecine moderne a fait une découverte surprenante :
Un intestin sain n'est pas stérile.
Il est plein.
En fait, tenter de le stériliser complètement crée souvent les conditions propices à la prolifération de micro-organismes dangereux.
La santé se maintient non pas par le vide, mais par une occupation adéquate.
La même logique se retrouve en écologie.
- Une forêt saine n'est pas une forêt vide.
- Un étang sain n'est pas un étang vide.
- Une société saine n'est pas une société vide.
La vie se protège en partie par sa présence.
Appliqué à mon cadre théorique, l'accent est mis différemment :
Le problème n'est pas :
« Comment rendre la maison parfaitement propre ?»
Le problème est :
« Qui vit dans la maison ?»
Ou encore :
« Qui prend soin activement de la maison ?»
Imaginons qu'une personne vulnérable éprouve un soulagement après un exorcisme.
L'image traditionnelle s'arrête souvent là :
- démon chassé,
- affaire classée.
Mon modèle affirme :
Non.
La personne reste vulnérable.
Son point faible demeure son point faible.
L'environnement qui l'a déjà trahie peut la trahir à nouveau.
Si personne :
- ne les accompagne,
- ne les encourage,
- ne les soutient,
- ne leur prête attention,
alors la « maison » reste en réalité vide, même si elle est temporairement rangée.
C'est là que mon idée des « puissants » prend toute son importance.
Je ne dis pas :
« La personne affligée doit tout résoudre par elle-même. »
Je dis :
« Les personnes les plus influentes de l'entourage ont une responsabilité permanente. »
Cette responsabilité ne se limite pas à :
- exorciser,
- partir.
Il s'agit de :
- rester présent,
- rester attentif,
- rester impliqué.
En fait, cette interprétation rend l'avertissement de Jésus bien plus effrayant.
L'esprit revient et trouve :
« la maison balayée et rangée. »
Remarquez :
Jésus ne dit pas :
- « La maison était de nouveau sale. »
- « Le propriétaire l'avait moralement abandonnée. »
- « Le propriétaire est devenu mauvais. »
La tragédie survient malgré l'ordre.
Le problème est que l'ordre seul est insuffisant.
La maison est inhabitée.
Je formulerais donc mon principe comme suit :
Ce n'est pas la propreté qui empêche le retour du démon, mais l'occupation.
Il ne faut pas simplement réparer la maison ; il faut l'habiter.
Il ne faut pas simplement libérer la personne vulnérable ; il faut l'intégrer dans un environnement de vie empreint de foi, d'attention, de responsabilité et de bienveillance.
La négligence n'est pas l'opposé de la propreté. La négligence est l'absence de gestion active.
Et la gestion active est précisément au cœur de ma théorie depuis le début :
- le garçon possédé,
- l'échec des disciples,
- la responsabilité des plus forts envers les plus faibles,
- l'épuisement de Jésus,
- le retour de l'esprit,
- et même la proximité constante de Marie-Madeleine avec Jésus.
Dans tous ces cas, l'enjeu central n'est pas d'atteindre un état immaculé une fois pour toutes, mais de maintenir une présence vivante par la suite.