Dans la Judée du premier siècle, le terme grec lēstai (λῃσταί), traditionnellement traduit par « brigands », avait une signification bien plus précise et politiquement chargée que son sens moderne ne le suggère. Il ne désignait pas principalement de petits voleurs ou des brigands de grand chemin. Les lēstai faisaient plutôt référence à des insurgés armés, des combattants rebelles et des bandits anti-romains, des hommes opérant en marge de la société, souvent animés par des motivations nationalistes ou religieuses.
Cet usage est constant dans le Nouveau Testament et les sources historiques contemporaines. Notamment, Barabbas est explicitement qualifié de lēstēs et décrit comme impliqué dans un soulèvement ayant entraîné des meurtres (Marc 15,7 ; Jean 18,40). Loin d'être un criminel ordinaire, Barabbas était probablement un révolutionnaire militant – précisément le genre de figure que certains Juifs admiraient avec une sombre fascination plutôt qu'avec un profond dégoût moral. Pour beaucoup sous occupation romaine, de tels hommes n'étaient pas de simples criminels ; C'étaient des résistants violents, parfois perçus comme des libérateurs ayant échoué.
L'historien juif Flavius Josèphe utilise fréquemment le terme « lēstai » pour décrire les groupes insurgés opérant en Judée avant et pendant la guerre juive (66-70 ap. J.-C.). Dans ses écrits, les lēstai ne sont ni des pickpockets ni des cambrioleurs, mais des bandes organisées, souvent cachées dans les régions désertiques, qui s'en prenaient aux forces romaines et à leurs collaborateurs, et imposaient leur propre justice brutale. Ces groupes ciblaient les collecteurs d'impôts, les informateurs, les collaborateurs de Rome ou d'Hérode, et tous ceux perçus comme des traîtres à Israël.
Ce contexte historique modifie radicalement la façon dont les auditeurs de Jésus auraient perçu le début de la parabole du Bon Samaritain :
« Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba parmi des lēstai… »
Pour un auditeur du premier siècle, cela ne suggère pas immédiatement un malheur fortuit. Cela soulève une question troublante : pourquoi ces hommes l'ont-ils attaqué ? Dans un contexte politique instable, être appréhendé par des voleurs (lēstai) était souvent perçu par les rebelles comme un acte de culpabilité, et non comme un simple coup du sort. La route de Jérusalem à Jéricho – isolée, dangereuse et symboliquement associée aux déplacements des prêtres et des fonctionnaires – constituait un itinéraire plausible pour une personne liée au pouvoir en place.
Ainsi, lorsque Jésus dit que l'homme fut déshabillé et laissé pour mort, l'auditoire n'imaginait pas un vol qui avait mal tourné. Il envisageait plutôt une punition symbolique et délibérée – une violence infligée pour désigner publiquement quelqu'un comme ennemi du peuple. Il s'agissait de vengeance, et non d'un vol opportuniste.
Ceci explique, et c'est essentiel, pourquoi le terme « lēstai » est employé plutôt que d'autres mots grecs désignant des voleurs ou des agresseurs violents. Si l'évangéliste avait simplement voulu dire que l'homme avait été battu lors d'un vol, un vocabulaire plus clair et plus neutre aurait été disponible. Le choix de « lēstai » invite l'auditeur à se plonger dans les tensions politiques et morales de la Judée occupée, où la violence était souvent interprétée à travers le prisme de la loyauté et de la trahison.
En bref, les « brigands » de la parabole du Bon Samaritain s'appréhendent mieux non comme de simples voyous, mais comme des bandits animés par une idéologie, opérant dans un cycle brutal d'occupation, de résistance et de vengeance. Cette compréhension redonne au récit toute sa force originelle et nous permet de saisir pourquoi la réaction de chaque personnage est si chargée de sens moral.