La moquerie des deux voleurs : Pas de l'humour, mais de la consternation — Relecture d'Oneidízō au Golgotha
Le verbe grec ὀνειδίζω (oneidízō) est souvent traduit de manière neutre par « insulter », « se moquer » ou « injurier ». Mais il s’agit là d’une grave simplification d’un mot aux racines sémantiques profondes. Il véhicule le sens d’attaquer le nom de quelqu’un, sa réputation, son honneur. Il vient de ὄνειδος (oneidos), « déshonneur, reproche », qui est lui-même lié à ὄνομα (onoma), « nom », le cœur symbolique de l’identité d’une personne. Ainsi, oneidízō n’est pas nécessairement une moquerie désinvolte ; c’est une accusation humiliante, une déclaration selon laquelle le nom de quelqu’un — son identité, sa revendication même — s’est révélé vide de sens.
Et avec cette signification à l’esprit, une possibilité frappante émerge pour la scène du Golgotha : peut-être que les voleurs ne se moquaient pas de Jésus par amusement ou par cruauté, mais par profonde désillusion, désespoir et amère déception.
1. Les « voleurs » n’étaient peut-être pas de petits délinquants
Le mot traditionnellement traduit par « voleurs » (λῃσταί lēstai) est notoirement ambigu. Dans la Judée occupée par les Romains, lēstai désignait souvent non seulement des pickpockets, mais aussi des insurgés, des bandits ou des guérilleros, le genre de rebelles à la Robin des Bois qui combattaient Rome en marge de la société. Josèphe utilise lēstai presque exclusivement pour désigner ces rebelles politiques.
Si les deux hommes crucifiés aux côtés de Jésus appartenaient à ces mouvements de résistance violents, ils n’étaient pas simplement des « criminels » ; ils participaient à la lutte pour la libération nationale.
Ce contexte change tout.
2. Leur « moquerie » devient une protestation blessée
Imaginez leur point de vue :
Ils avaient versé leur sang en combattant Rome.
Ils avaient tout risqué, même leur propre vie.
Leur cause était juste à leurs yeux — la défense de la liberté d’Israël.
Et maintenant, à côté d’eux, est suspendu un homme portant l’inscription :
« Roi des Juifs ».
Pas un rebelle.
Pas un combattant.
Pas même un résistant.
Au contraire — quelqu’un exécuté dans la même catégorie qu’eux, mais qui semblait n’avoir absolument rien fait contre les oppresseurs.
De ce point de vue, le cri :
« Sauve-toi ! »
(σῶσον σεαυτόν)
n’est pas une simple raillerie.
C’est une perplexité existentielle.
C’est comme s’ils disaient :
« Si tu es ce que les gens disaient — si tu es vraiment un roi, vraiment un Messie —
alors pourquoi n’as-tu jamais pris la cause en main ?
Pourquoi ne t’es-tu jamais opposé à Rome avec puissance ?
Pourquoi nous as-tu laissés nous battre seuls ?
Et maintenant regarde — nous mourons tous ensemble.
Quel genre de Messie est-ce là ? »
Ce n’est pas une simple moquerie, mais une accusation blessée.
Une complainte amère.
Un reproche ancré dans des attentes brisées.
C’est oneidízō dans son sens étymologique le plus profond —
non pas insulter pour se divertir, mais attaquer la légitimité du nom de Jésus,
son identité messianique, ses revendications.
3. La honte n’est pas personnelle mais idéologique
Lorsque les dirigeants, les soldats et les passants se moquent de Jésus, ils le font par mépris.
Lorsque les lēstai le font, leur ton est différent.
Ils sont crucifiés à ses côtés, mourant de la même mort que les criminels. Mais alors que leur propre chemin sanglant « a un sens » dans leur vision du monde, celui de Jésus n’en a aucun. Il ne s’est pas battu. Il n’a pas tué de Romains. Il n’a pas levé d’armée. Il n’a même pas laissé ses disciples le défendre.
Pour eux, ce n’est pas simplement un échec.
C’est une trahison de l’espoir national.
Ainsi, leur reproche revêt la connotation émotionnelle suivante :
« Pourquoi nous as-tu déçus ?
Pourquoi as-tu refusé d’être celui que tu étais censé être ?
Ta « messianité » est une honte. »
Encore une fois : oneidízō dans toute sa force.
4. Cette interprétation éclaire le « bon larron »
Seul Luc rapporte qu’un des larrons finit par réprimander l’autre et défendre Jésus.
Cette transformation devient beaucoup plus compréhensible dans ce cadre :
- Son reproche initial ne venait pas de la malice mais du désespoir.
- En observant la conduite de Jésus — sa douceur, son pardon, sa sérénité sous la torture —, le désarroi de l’homme cède la place à la compréhension.
- Il réalise que le Messie n’est pas un libérateur militaire, mais un serviteur souffrant.
Sa prière —
«Souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume »—
se lit presque comme une révélation :
il abandonne son ancienne attente messianique et voit une nouvelle identité en Jésus.
Mais surtout, sa moquerie initiale n’a de sens que si elle était plus qu’une simple moquerie :
un effondrement de sa vision du monde.
5. Une reconstitution dramatique de leur paysage émotionnel
Voici comment la logique interne aurait pu se présenter :
« Nous nous sommes battus.
Nous avons versé notre sang pour Israël.
Nous en avons payé le prix de nos vies.
Et TOI —
celui qu’ils disaient être le roi élu —
tu n’as rien fait.
Pas un coup d’épée.
Pas un coup porté.
Et maintenant, nous mourons tous ensemble.
Quel genre de roi est-ce là ? »
Ce n’est pas de la comédie,
ni une insulte de rue,
mais la plus profonde déception possible.
Conclusion
Le oneidízō adressé à Jésus depuis les croix n’est pas une raillerie mesquine, mais le reproche d’hommes dont toute la vision du monde s’effondrait sous leurs yeux.
- Ils ne riaient pas.
- Ils ne s’en amusaient pas.
- Ils pleuraient un Messie qui ne répondait pas à leurs attentes.
- Ils humiliaient un « nom » qui semblait vide de sens.
- Ils exprimaient la tragédie d’un espoir déçu.
Cette interprétation s’accorde avec le grec, avec le contexte socio-politique et avec la logique émotionnelle de la scène. Elle fournit également une explication plus riche quant à la raison pour laquelle l’un des voleurs subit un revirement aussi spectaculaire dans le récit de Luc.
Le revirement spectaculaire du second voleur : de la justice idéologique à la justice métaphysique
L'image traditionnelle des deux voleurs — en tant que criminels sadiques et endurcis se moquant de Jésus par cruauté ou par déplacement émotionnel— pose un problème insoluble :
Pourquoi l’un d’eux connaîtrait-il soudainement le revirement moral et spirituel le plus profond de tout l’Évangile ?
- S’il était un simple voleur, que savait-il de la messianité ?
- S'il a commencé par se moquer pour s'amuser, quelle profondeur de compréhension a-t-il soudainement acquise ?
- S'il était simplement mauvais, comment aurait-il pu reconnaître si rapidement le serviteur souffrant ?
- Et si sa conversion était minime ou superficielle, pourquoi Jésus lui promet-il le Paradis— une récompense qui n’est accordée nulle part ailleurs dans le Nouveau Testament sous la forme d’une assurance verbale directe ?
Le cadre traditionnel ne peut expliquer l’intensité, la rapidité ou l’ampleur spirituelle de sa transformation.
Mais dans le cadre que j’ai présenté — où les « voleurs » sont des lēstai, des combattants de la liberté, des guérilleros, des hommes qui croyaient mourir pour la libération d’Israël —, l’histoire devient cohérente, puissante et théologiquement profonde.
1. Le « voleur » n’est pas méchant — c’est un homme à la justice imparfaite
Si les deux lēstai étaient des insurgés — des hommes qui ont sacrifié leur vie pour lutter contre l’oppression romaine — alors leur moquerie envers Jésus n’est pas une simple raillerie. C’est une déception idéologique, une amère confusion, l’effondrement de leur vision du monde.
De leur point de vue :
- Ils se sont battus avec acharnement pour Israël.
- Ils ont tout risqué.
- Ils croyaient en la cause de la rédemption nationale.
- Et l’homme appelé « roi des Juifs » est mort impuissant à leurs côtés, n’ayant apparemment rien fait.
Leur moquerie n’est donc pas frivole ; c’est un cri de trahison.
Cela signifie que le second larron ne part pas d’une dépravation morale, mais d’une surexigence morale — la droiture d’un homme qui croit avoir combattu pour une noble cause.
Et cette autosatisfaction est précisément ce qui doit être brisé.
2. La crucifixion brise sa justice idéologique
La croix est la révélation finale de sa vision du monde.
Il croyait que la violence pouvait sauver Israël.
Mais maintenant, il voit :
- Rome n’est pas vaincue.
- Israël n’est pas sauvé.
- La lutte violente se termine par l’humiliation.
- Le Messie qu’il espérait ne se bat pas du tout.
La vision du monde du voleur s’effondre — non pas dans le désespoir seul, mais dans l’ouverture.
C’est le moment psychologique décisif.
Quand la droiture d’une personne s’effondre, deux chemins possibles se dessinent :
- Le désespoir et l’amertume (le premier voleur)
- La capitulation et la vérité (le deuxième voleur)
C’est pourquoi un seul se transforme.
Toute sa conception du salut — nationale, violente, orgueilleuse, auto-justificative — s'effondre. Pourtant, au lieu de s'endurcir, il s'adoucit.
C'est là le miracle.
3. Il voit la fragilité de Jésus et reconnaît une justice supérieure
C'est là la découverte décisive :
La fragilité du Messie n'est pas une faiblesse, mais la vérité.
Ce que le voleur méprisait au départ — le refus de Jésus de se battre, sa douceur, sa souffrance — est ce qu’il reconnaît soudain comme divin. Le Messie qu’il attendait était un Messie de force. Le Messie qu’il voit est un Messie d’amour qui se dépouille de lui-même.
Et ainsi, il accomplit l’acte spirituel le plus difficile de tout le récit évangélique :
Il renonce à sa propre justice.
Il admet :
- « Nous recevons la juste récompense de nos actes. »
- « Notre justice violente n’était pas la vraie justice. »
- « Son innocence démasque notre faux héroïsme. »
Ce n’est pas une simple excuse.
C’est l’effondrement d’une vie entière de convictions.
Il passe de la justification idéologique à la vérité métaphysique.
4. Le voleur accomplit l’acte le plus extraordinaire de l’Évangile
Et c’est pourquoi la récompense est le Paradis, accordée instantanément et personnellement.
Ce qu’il accomplit est spirituellement immense :
Il accepte un Messie qui contredit tout ce en quoi il croyait.
Il se confie à un Sauveur impuissant et mourant.
Il reconnaît la royauté divine dans la défaite absolue.
Il accepte que sa propre justice était fausse.
Il abandonne tout au bord de la mort.
Aucun apôtre n’a jamais fait cela.
Aucun pharisien.
Aucun scribe.
Pas même Pilate.
Pas même le centurion ne le fait à ce point.
Il est le premier humain dans le récit évangélique à faire une confession pleinement métaphysique de la royauté de Jésus sans avoir vu aucun miracle.
Il ne voit qu’un homme mourant —
et pourtant dit :
« Souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume. »
C’est la foi dans sa forme la plus pure.
5. Pourquoi Jésus lui donne le Paradis
La récompense révèle l’ampleur de ce qu’il a accompli.
Seul un cœur complètement brisé et honnête peut faire ce saut.
Il renonce à la justice fondée sur la violence, la bravoure, le nationalisme et l’héroïsme personnel. Il accepte une justice fondée sur l’humilité, la souffrance et l’abandon.
Il devient le premier croyant pleinement ancré dans la « Nouvelle Alliance » :
- ne se fiant pas aux œuvres,
- ne se fiant pas à l’idéologie,
- ne se fiant pas à l’épée,
- mais se fiant au Messie crucifié.
Sa souffrance devient le catalyseur de la transcendance :
La « justice » initiale de l’homme se transforme en véritable justice.
Son idéologie effondrée devient la porte d’entrée du Paradis.
C’est pourquoi Jésus dit :
« Aujourd’hui, tu seras avec moi au Paradis. »
Non pas à cause d’un petit geste.
Pas à cause de la politesse.
Mais parce qu’il est entré dans le Royaume par la porte la plus étroite qui soit :
le renoncement à toute sa vision du monde alors qu’il mourait aux côtés d’un Messie crucifié.
Conclusion
Le revirement spectaculaire du second larron n’a de sens, tant sur le plan théologique que psychologique, que s’il part d’une position de justice authentique, mais mal orientée.
- Ce n’est pas un petit délinquant.
- Il ne se moque pas pour s’amuser.
- C’est un révolutionnaire brisé qui voit sa propre justice s’effondrer.
- Et dans cet effondrement, il perçoit — plus clairement que quiconque — la véritable nature du Christ.
Sa conversion est la plus profonde de toute l’Écriture, car il a renoncé au plus grand obstacle intérieur :
sa propre et héroïque autosatisfaction.
De ce renoncement s’épanouit la première fleur du Paradis.