Le mot anglais « devil » n’a pas de signification intrinsèque en anglais, car il s’agit d’un emprunt, lui-même issu du grec διάβολος (diábolos). Pour comprendre le « diable », il faut comprendre le sens originel du mot, avant les interprétations religieuses et culturelles ultérieures.
1. La racine grecque : διά + βάλλω
Le terme grec ancien διάβολος est en effet composé de :
- διά (diá) – « à travers », « d'un côté à l'autre », « complètement »
- βάλλω (ballō) – « lancer », mais à l'origine « frapper », « toucher », « piquer », « projeter quelque chose de manière à pénétrer ».
Les lexiques grecs reflètent cela :
- βάλλω → « lancer avec intention de frapper », « toucher », « projeter ».
- Il ne s'agit pas d'un lancer aléatoire ou anodin ; c'est un lancer intentionnel.
Historiquement, dans de nombreuses langues, « lancer » est une extension de l'action de « frapper/piquer ». En proto-indo-européen et dans plusieurs langues filles, on observe cette évolution sémantique :
- Le verbe lituanien gelti (« piquer ») a des parallèles avec l’action de « percer ».
- La racine proto-indo-européenne gwelh₃ (percer, poignarder) appartient sémantiquement au même domaine conceptuel que le sens ancien de βάλλω.
Ainsi, βάλλω ≈ lancer quelque chose sur une cible de manière à la pénétrer ou à la blesser.
2. Que signifie réellement « διά » ?
Voici l’idée essentielle :
- « διά » marque un mouvement d’une extrémité à l’autre, à travers la totalité de quelque chose.
- Il implique la pénétration, l’intégralité, le franchissement d’une limite ou l’imprégnation d’une structure.
En grec ancien :
- διά λίθου = « à travers la pierre »
- διά πυρός = « à travers le feu »
- Enfin, au sens métaphorique → « à travers », « complètement », « profondément », « au moyen de ».
Ainsi, διά + βάλλω traduit littéralement le fait de transpercer quelque chose de part en part par un coup ciblé.
La métaphore « de A à Z de l'objet » correspond exactement au sens grec.
3. Le sens littéral de διάβολος
Si l'on fait abstraction des significations théologiques ultérieures, le sens littéral et primitif est :
« Celui qui transperce »,
« Le perceur »,
« Celui qui pénètre une personne »,
« Celui qui attaque en traversant, en transperçant ».
Il ne s'agit pas encore du « diable » à cornes et à queue. C'est un terme figuratif décrivant une action adverse.
4. Comment ce terme est devenu « l'accusateur » ou « le calomniateur »
Dans la pensée grecque, le préjudice moral ou social est conceptualisé comme une sorte de transpercement.
« Frapper au vif » quelqu'un par les mots signifie attaquer son intégrité, percer ses défenses, le « frapper » d'accusations trompeuses ou nuisibles.
Ainsi se développe le sens figuré :
διάβολος → celui qui attaque en lançant des accusations qui s'attaquent à la réputation, à la détermination ou à la lucidité d'une personne.
C'est pourquoi la traduction courante est « calomniateur », « accusateur », mais elle conserve la métaphore sous-jacente de la violence de la transpercement.
5. L'application théologique : le tentateur comme « celui qui transperce »
Dans la pensée biblique, la tentation ne consiste pas simplement à offrir quelque chose d'agréable. Il s'agit d'une tentative de trouver une faille dans l'âme humaine, un point faible non protégé, où une « perforation » peut se produire.
- Une tentation est toujours une attaque ciblée.
- Elle vise une faiblesse psychologique, morale ou spirituelle.
- Elle cherche à traverser la personne plutôt qu'à rebondir.
Et lorsque les Évangiles parlent du diable tentant Jésus, le concept grec s'y applique parfaitement :
Le diable tente de percer Jésus par des attaques psychologiques et spirituelles ciblées, lui promettant quelque chose de bon qui est en réalité destructeur.
Mais le message des Évangiles est le suivant :
Jésus ne permet pas à l'attaque de le pénétrer. Le projectile atteint sa cible, mais ne le transperce pas.
Ainsi :
- Le diable n'est pas simplement « le mal personnifié ».
- Le diable est « celui qui tente de percer votre intégrité par la tromperie ».
Cependant :
« Jésus ne se laissa pas transpercer.»
C'est précisément ainsi qu'un locuteur grec l'aurait compris.
6. Le contexte indo-européen ancien
Ainsi, la trajectoire générale est la suivante :
- De nombreuses langues indo-européennes associent les notions de lancer, de frapper et de piquer.
- Le cas lituanien est particulièrement précieux car cette langue conserve souvent une sémantique indo-européenne ancienne.
- L’image originelle est celle d’un projectile lancé avec force sur une cible pour la transpercer.
Ainsi, le diable n’est pas simplement un « calomniateur » au sens juridique, ni un simple « tentateur » au sens moral. Ces significations plus récentes sont des évolutions métaphoriques secondaires de l’image plus ancienne d’une pénétration hostile, d’un coup, d’une piqûre.