La porte était en chêne massif.
Le loquet était en fer.
Les fenêtres étaient petites et hautes.
Avant de partir, la Mère leur fit répéter la règle.
« Répétez-le. »
Les chevreaux répondirent d'une voix inégale :
« Nous n'ouvrirons à personne.
Même pas à ceux qui te ressemblent.
Même pas à ceux qui connaissent tes paroles.
Même pas à ceux qui nous supplient. »
Elle les regarda un à un, comme pour sceller quelque chose de plus profond qu'une simple règle.
« Le loup peut imiter ma voix, dit-elle doucement.
Il peut apprendre mes paroles. Il peut être l'incarnation même de l'amour. Vous ne devez pas ouvrir. »
« Alors comment reviendrez-vous ? » demanda le plus petit.
La Mère marqua une pause.
Un instant, un bref instant, la certitude brilla dans ses yeux.
« Vous le saurez, dit-elle.
Et elle partit.
I. Le Silence qui suit
Au début, la maison semblait sûre.
Ils jouaient.
Ils chuchotaient.
Ils répétèrent la règle, presque avec fierté.
L'aîné, Oreille Grise, se posta près de la porte.
« Nous gardons », dit-il. « C'est notre devoir. »
« Oui », dit Queue Blanche. « Nous sommes fidèles. »
Mais le plus petit, Sabot Souple, resta près de la fenêtre.
« Et si elle vient ? » demanda-t-il.
Oreille Grise fronça les sourcils.
« Elle nous a dit ce qu'il fallait faire. »
« Mais elle a aussi dit qu'elle reviendrait. »
« Elle a dit qu'on le saurait. »
« Comment ? »
Personne ne répondit.
II. Le Premier Coup
Cela se produisit au crépuscule.
Un doux coup.
Ni fort, ni menaçant.
Familier.
Ils se figèrent tous.
Puis la voix se fit entendre.
« Mes enfants… ouvrez la porte. C’est moi. »
Sabot Doux haleta.
« C’est elle ! »
Oreille Grise s’avança aussitôt.
« Non. »
« Mais c’est sa voix ! »
« C’est exactement ce dont elle nous avait avertis. »
La voix à l’extérieur poursuivit :
« Je suis de retour. Le danger est passé. »
Queue Blanche trembla.
« Elle dit que le danger est passé… »
Oreille Grise secoua la tête.
« La règle est maintenue. »
« Et si c’était vraiment elle ? »
« Et si c’était le loup ? »
Un silence pesant s’installa.
III. Le début de la division
Cette nuit-là, ils ne dormirent pas.
Ils se disputèrent d’abord à voix basse.
Puis à voix haute.
Puis avec une voix plus aiguë – la peur mêlée de conviction.
Les Gardiens (Oreille Grise et les autres)
- « On nous a donné un ordre. »
- « L’ordre est clair. »
- « Si nous ouvrons, même une seule fois, nous le transgressons. »
- « Même si c’est elle, nous obéissons à ce qu’elle a dit. »
Les Ouvreurs (Sabot Souple et quelques autres)
- « Mais elle a aussi dit qu’elle reviendrait. »
- « Et si cette règle n’était que temporaire ? »
- « Et si le vrai danger était de la refuser ? »
- « Et si l’obéissance devenait trahison ? »
Oreille Grise frappa le sol de son sabot.
« Mieux vaut la rejeter que de laisser entrer le loup. »
Sabot Souple murmura :
« Mais si la rejeter revenait à laisser le loup gagner ? »
IV. Le retour de la voix
Le lendemain matin, la voix se fit de nouveau entendre.
Plus forte.
Plus claire.
« Mes enfants… Je suis venue vous chercher. La nuit est finie. »
Queue Blanche se mit à pleurer.
« Elle a l’air fatiguée… »
« Elle a l’air réelle… »
Oreille Grise cria vers la porte :
« Si tu es notre mère, donne-nous un signe ! »
La voix marqua une pause.
Puis elle répondit :
« Je vous ai donné ma parole. Cela devrait suffire. »
La maison explosa de joie.
« Vous voyez ? » s’écria Oreille Grise. « Aucune preuve ! »
« Elle a toujours dit que sa parole suffisait ! » s’écria Sabot Doux.
« Et le loup pourrait en dire autant ! »
« Et si elle est dehors… que va-t-il se passer ?! »
V. La Mère Dehors
Devant la porte, la Mère restait immobile.
Elle avait tout entendu.
Chaque dispute.
Chaque peur. Chaque fissure se formait à l'intérieur de la maison.
Ses yeux s'emplirent – non de colère – mais d'un poids plus lourd.
Elle posa son sabot sur la porte.
« Je leur avais dit de ne pas ouvrir », murmura-t-elle.
Le vent ne répondit rien.
« Je leur avais dit que le loup pouvait avoir ma voix… »
Sa voix se brisa légèrement.
« Mais maintenant… j'ai la voix du loup. »
Elle recula.
Pour la première fois, la règle qu'elle leur avait imposée se dressait entre elle et ses propres enfants.
Parfait.
Inébranlable.
Tragique.
VI. L'Épreuve Impossible
À l'intérieur, la dispute atteignit son paroxysme.
Sabot Souple se tenait devant la porte.
« Je vais l'ouvrir. »
Oreille Grise le bloqua.
« Tu n'ouvriras pas. »
« Je ne peux pas la laisser dehors ! »
« Et je ne peux pas laisser le loup entrer ! »
« Comment peux-tu faire la différence ?! »
« Moi non. C’est bien le problème ! »
Sabot Souple s’écria :
« Alors, c’est quoi cette règle ?! »
Oreille Grise répondit d’une voix tremblante :
« Celle qui nous maintient en vie. »
Sabot Souple murmura :
« Ou celle qui nous isole. »
VII. L’Ultime Appel
La voix se fit entendre une dernière fois.
Ni plus fort.
Ni plus autoritaire.
Mais plus grave.
« Mes enfants… si vous me faites confiance, ouvrez.
Si vous croyez à la règle, restez. »
Aucun autre mot ne suivit.
VIII. La Décision
Personne ne bougea.
Ni Oreille Grise.
Ni Sabot Souple.
Aucun d’eux.
La porte resta close.
IX. Ce qui Reste
Le temps passa.
Nul ne sait combien de temps.
Certains disent que la Mère est partie.
Certains disent qu’elle a attendu que la nuit l’engloutisse.
Certains disent qu'elle frappa de nouveau, d'une autre voix.
À l'intérieur de la maison, les chèvres vieillissaient.
Elles respectèrent la règle.
Parfaitement.
Sans faute.
Indéniablement.
Mais parfois, tard dans la nuit, Sabot Souple s'asseyait près de la porte et murmurait :
« Et si nous étions fidèles…
et pourtant dans l'erreur ?»
Et Oreille Grise, sans jamais l'avouer, restait éveillé à penser :
« Et si nous avions raison…
et pourtant, l'avions-nous perdue ?»
X. La Question Sans Réponse
Et la porte resta.
Fermée.
Fidèlement.
À jamais.
Fin.